Les Juifs – Septembre 2020

Lisant mes souvenirs de christianisme, mon fils Pierre m’a dit : « et les juifs ? »  Beaucoup de juifs, sans faire attention à l’étymologie de mon nom de famille, me disaient « bien sûr vous êtes des nôtres ». J’ai vécu toute ma vie au milieu des juifs.

Les juifs sont apparus très tôt dans mon existence. Il faut se souvenir que la Bulgarie a longtemps été partie de l’empire ottoman qui était multi-ethnique, n’en déplaise à Mr Erdogan. Bulgares, Grecs, Turcs, Arméniens, Juifs se côtoyaient sans animosité. La Bulgarie indépendante a hérité de cette variété. Au début du 20e siècle, dans la ville de Varna, les Bulgares n’étaient en fréquence qu’en 3e position après les Grecs et les Turcs.

Les juifs ottomans ont une histoire. En 1492 Isabelle la Catholique réalise une « purification ethno-religieuse » en Espagne. Les arabes sont chassés, quant aux juifs, s’ils ne se convertissent pas, ils doivent partir. Ceux qui se convertissent pour rester demeurent suspects, d’autant que certains, les Maranes, continuent à pratiquer clandestinement et sont persécutés par l’Inquisition. Mais revenons aux émigrants. Le Sultan de la Sublime Porte les accueille volontiers. Infidèles, ils appartiennent tout de même à une religion du Livre. Ils sont compétents, industrieux. En tant que non musulmans ils payent, comme les chrétiens, un impôt spécial, ce qui ne fait pas de mal à l’Empire. Comme partout ils travaillent comme commerçants, usuriers, bijoutiers. Plus tard ils enverront volontiers leurs enfants dans les écoles « étrangères » : françaises, allemandes, américaines. Ils deviennent partout des membres de la société bourgeoise. Entre eux, ils parlent le Ladino, un dialecte qui mélange Espagnol et Hébreu ancien. C’est cette langue que parlent à la maison mes camarades de classe. Ils portent volontiers des noms hispaniques : Toledano, Valencia, Perez.

A l’époque où j’accède à la conscience (entre 4 et 10 ans), c’est la seconde guerre mondiale. La Bulgarie est alliée de l’Allemagne Nazie pour prendre sa revanche de la guerre 14-18. La propagande antisémite fait rage. Les nazis Bulgares qui sont au pouvoir présentent l’exposition antijuive itinérante : des juifs aux nez crochus tourmentent les braves aryens. A l’école, mes copains portent l’étoile jaune. J’ai 7 ans, je suis perplexe et peu concerné. Ma grand-mère, patriote Bulgare, affiche un antisémitisme singulier. Elle a des amis juifs très fidèles. En même temps elle m’explique la nuisance des juifs. Ils enlèvent les enfants pour des sacrifices rituels (cette accusation est issue du « Protocole des Sages de Sion » œuvre de désinformation des Services Russes Tzaristes). Mes parents, antiallemands sont horrifiés.

Une parenthèse historique, à l’honneur des Bulgares. Alors que les juifs Bulgares sont entassés dans des wagons à bestiaux pour partir en déportation, un mouvement d’opinion mené par le Patriarche de l’Église Orthodoxe provoque un revirement. Pas un seul juif Bulgare n’ira dans les camps.

Retour à mon histoire. Défaite allemande, occupation soviétique et instauration du communisme. A l’école Française des Pères de Écoles Chrétiennes un bon quart des élèves sont juifs (à l’époque, garçons et filles sont séparés). Leurs parents sont plutôt contents. Beaucoup sont communistes. Ils vont déchanter bientôt quand l’économie sera étatisée. Pour l’instant les gouvernants leur sont favorables. En effet en Palestine les Anglais, amis des arabes empêchent les juifs d’arriver. Pour leur faire la nique, les Soviétiques soutiennent les juifs. L’URSS est le premier pays à reconnaitre l’État d’Israël (plus tard changement complet, les russes deviennent pro-arabes et antisémites). Dans tous les pays de l’Est les communistes laissent partir les juifs pour Israël et ceux-ci en profitent car le régime communiste est horrible. Presque tous mes condisciples s‘en vont. Beaucoup finiront ensuite aux USA.

A mon tour je quitte la Bulgarie et me voilà à Paris. Bien sûr j’ai des amis juifs aux lycées Montaigne et Louis-le-Grand. Mais ils sont différents. Ils ont des noms germaniques ou polonais. A la maison ils parlent Yiddish un idiome germanique mêlé de mots hébreux. Si mes juifs bulgares étaient un peu respectueux de leur religion, les français ne le sont quasiment pas. A cette époque la question des persécutions antisémites tient peu de place dans les médias. Les survivants de la Shoah en parlent peu, c’est la discrétion des survivants, un peu mal à l’aise d’avoir échappé. Ce sont leurs enfants et leurs petits enfants qui raconteront les abominations nazies.

Me voilà en Médecine. La « question juive » y est présente. Beaucoup de nos patrons, issus de la bourgeoisie de droite sont antisémites. J’ai le souvenir d’un de mes patrons, neurologue, dont je servais de secrétaire en tant qu’externe. Il ne manquait jamais de proférer un sarcasme si le patient qui venait de sortir était suspect de judéité. De part et d’autre ont pratique la ségrégation. Services sans juifs et services pleins de juifs. La décrue est assez rapide, la mixité s’installe normalement au point qu’un de mes amis, juif, accuse son patron, juif lui aussi, de tarder à le nommer Professeur par antisémitisme ! Un célèbre rhumatologue, juif, devenu trotskiste et antisioniste célèbre devant ses assistants les attentats anti-israéliens.

Dernière phase : l’arrivée des Pieds Noirs. La fin de l’Algérie Française (et aussi de la Tunisie) amène un France un grand nombre de juifs Sépharades, résultat de la loi Crémieux. Quelle différence ! Ils sont bruns, bouclés, volubiles, hyperactifs. Les relations avec la communauté Ashkénaze ne sont pas toujours très bonnes. Et avec eux arrive la religion. Elle reconquiert ceux qui avaient délaissé les synagogues. Kipa sur la tête, respect du shabbat et des fêtes religieuses (on ne décroche pas le téléphone) nourriture Kasher. A la maison nous devons avoir du vin Kasher pour nos invités. Et certifié par le Beth Din. Malgré cela certains amis ne peuvent plus venir manger chez nous. Une de nos amies, ralliée aux Loubavitch, nous rend visite, elle reste sur palier de la maison, sans entrer. A l’intérieur il peut y avoir des impuretés. On la reconnait à peine sous sa perruque. Elle ne serre plus la main.

Une anecdote : le dîner du Grand Rabbin. L’ambassadeur de Bulgarie veut rencontrer le Grand Rabbin de Paris. Une affaire d’État. Il y a là le Grand Rabbin, le député de l’endroit et le maire du 9e, Gabriel Kaspereit invité comme juif (ce qu’il n’était pas). On consulte le Service des cérémonies de l’Élysée pour connaitre l’ordre des préséances. Le traiteur kasher frère de notre amie J. installe le dîner. La cuisine est recouverte de papier d’aluminium. Le Grand Shomer vient vérifier la conformité de l’installation. Vaisselle, couverts et bien entendu nourriture et boissons sont apportés du dehors. Mamie Anne n’a rien à faire ! Et voici la fin. Au dessert l’ambassadeur s’éclaircit la voix. « Monsieur le Grand Rabbin, je me permets de vous demander au nom de la communauté juive de Sofia une subvention pour la réfection de la Grande Synagogue ». « Cher Monsieur l’Ambassadeur, nous déjà avons payé deux fois cette réfection. Cette fois-ci nous vous fournirons directement briques et ciment ». La corruption du communisme n’avait pas épargné la communauté Bulgare.

Ces cas extrêmes ne doivent pas nous égarer. Les juifs français se sont bien intégrés. On croyait revenues la paix et l’harmonie. Las !  Cela recommence. Les musulmans ont déterré l’antisémitisme et leurs amis gauchiste renchérissent. Seigneur, aidez-nous !