Milana Grigorova ma Grand-Mère.

Jusqu’à l’âge de 10 ans j’ai été élevé en grande partie par ma grand-mère Milana. Elle est morte en 1973 à 90 ans. Nicolas et Pierre ont pu l’entrevoir lors de notre premier voyage en Bulgarie (1971). Elle est née en 1883. En trois générations, mes enfants et moi avons pu avoir pied dans 3 siècles !

Ma Milana était un personnage romanesque. Née en 1883 elle a fait partie de la première génération de femmes ayant fait des études secondaires. C’était une belle femme dont le portrait avec un superbe chapeau doit se trouver chez Pierre (attention à ne pas le jeter). Elle était la fille d’une Naïda, fille d’un premier lit. Jeune veuve Naïda s’était remariée. Le beau-père avait eu une idée commode : marier Milana avec son meilleur ami avec qui il jouait au trictrac tous les soirs. Refus de Milana qui avait un amoureux, Pentcho, (c’est un de mes prénoms) Grigorov. Rassurez-vous : ils ne « sortaient » pas ensemble. Lettres d’amour chastes et romantiques. Il avait 17 ans de plus qu’elle. Ils attendirent plusieurs années avant de convoler dans une atmosphère tendue. Milana était institutrice et gagnait sa vie, mais à l’époque une femme ne pouvait vivre seule sans être suspecte de dépravation.

Une fois mariés, ils eurent deux filles, ma mère Nadia (1909 et Rada la mère de Boriana (1912). Le bonheur du ménage fut troublé pendant la guerre mondiale par une accusation de corruption dont Pentcho fut lavé mais qui déclencha chez lui la maladie dont il mourut en 1921. Je raconterai cette histoire ailleurs.

Milana n’était pas faite pour être veuve. Ses deux filles ne lui donnèrent aucun souci, toujours excellentes dans leurs études et sages pour ce qui est des « sentiments ». Mais Milana avait un cœur d’or. Elle ne pouvait résister à à la détresse réelle ou supposée d’un parent ou d’un ami. Son adresse fut connue de tous les tapeurs et en une vingtaine d’années elle dilapida le bien que lui avait laissé son mari. Même sa maison fut lourdement hypothéquée. Cette générosité s’accompagnait d’une extrême piété. Les prêtres bénéficiaient également de ses largesses. Jusqu’à la fin de sa vie elle a écrit de longs poèmes mystiques que personne ne lisait.

Comme grand-mère elle était adorable satisfaisant à mes caprices : voyages en tramway (Nicolas a reçu ce gène), promenades en barque sur le bassin « Ariana » gâteries en tous genres tels que glaces, beignets, cacahuètes. En contrepartie, je l’accompagnais chez ses amies. En ce temps les dames comme il faut avaient leur « jour » (en français dans le texte) à un jour fixe de la semaine. La conversation de ces vieilles filles était monotone et comportait la lecture de l’avenir dans le marc de café : « un cadeau va arriver, un beau jeune homme est en vue, le Seigneur va punir les ennemis de la Bulgarie etc. » L’une d’entre elle a laissé dans la famille le souvenir d’un mot. Parlant d’un amoureux putatif, non déclaré, elle disant : « un homme intelligent chère Milana, un homme intelligent, il a un imperméable ».

Milana a vécu chez nous, faisant la cuisine (elle était une cuisinière exécrable). Après notre départ pour la France elle finit ses jours dans l’appartement jumeau de la rue Asparouh. Quand je l’ai vue pour la dernière fois, elle me déclama un poème mystique de sa façon.