Une consultation professorale à l’Hôpital Broussais, 1950

Mon père souffrait d’un rhume des foins sévère dont j’ai hérité et après moi mon fils Pierre et ma petite fille Anna. Tous les ans, en mai-juin, quand fleurissent les graminées nos yeux sont rouges, nos nez coulent et l’on éternue sans fin. De nos jours il y a des médicaments antihistaminiques qui atténuent le mal. A l’époque dont je parle le seul médicament efficace faisait dormir. Aussi bien ai-je passé tous mes examens avec une pile de mouchoirs sur la table.

Mais revenons à la médecine. Mon père avait un ami compatissant qui connaissait un professeur spécialiste (il y a toujours un ami qui vous conseille son médecin). Le Professeur Pasteur Vallery-Radot (il avait épousé une nièce de Pasteur), grand spécialiste de l’allergologie était le chef de la Clinique Médicale de l’Hôpital Broussais. L’hérédité du terrain atopique (la tendance à l’allergie) commençait à être connue et le professeur accepta de nous voir.

Rendez-vous fut pris à l’Hôpital Broussais par une journée de printemps 1949. Inscription, salle d’attente. Enfin appelés. Un interne a rempli notre dossier. On nous fait entrer mon père et moi dans une cabine de déshabillage étroite ou l’on ne peut s’asseoir. L’infirmière a dit « tout nus, vraiment tous nus » lorsque nous avons essayé de garder nos slips. Après une assez longue attente nous voilà propulsés devant l’aréopage. Il y a là le Grand Professeur, un petit homme à grandes lunettes d’écaille. Il trône au milieu de ses élèves, les plus anciens assis, les plus jeunes debout qui boivent tous la parole du Maitre. Dans cet amphithéâtre je ferai 15 ans plus tard des présentations de dossiers en tant qu’interne.

Mais revenons à la consultation. Pendant que nous sommes debout, nus comme des vers, la conversation va bon train. Il est question d’une pièce de théâtre dont la Maitre a vu la Première ;  il porte sur l’auteur un jugement négatif. Finalement il se tourne vers notre interne interrogateur : « alors ? »

D’une voix fragile l’interne déclare « voici un père et un fils qui on tous les deux une rhinite allergique, probablement due aux pollens de graminées. » « Je vous l’avais bien dit » dit le Maitre qui se lance dans des explications savantes que nous ne comprenons pas. Les élèves prennent note. Et puis, tout d’un coup, le Professeur regarde sa montre, se lève et part brusquement suivi de ses élèves. Et nous voilà tous nus, mon père et moi seuls dans la grande salle. « Qu’attendez-vous nous dit l’infirmière. C’est fini, rhabillez-vous le Professeur vous a vus ».

Et voilà, le Professeur nous avait vus et réciproquement. Mais nous avons continué à éternuer chaque année.