Religions

Je suis un chrétien vagabond.

Cela avait commencé avec mes parents. Étudiants à Paris ils avaient décidé en 1935 de se marier. A l’église orthodoxe de Paris : mariage impossible dans la période pascale, sauf à payer une somme rondelette. Qu’à cela ne tienne, le pasteur de l’église américaine protestante de Paris fait l’affaire. Bien sûr, on fait aussi un mariage civil français. Au retour en Bulgarie avec un enfant, les voilà dans l’illégalité. En effet l’état civil tenu par l’Église orthodoxe ne reconnait aucun des mariages français. Ils mettent fin à l’anomalie en se mariant discrètement par un frais matin de semaine à l’église Sveti Sedmotchislenitzi (les Sept saints dormants) à côté de chez nous à Sofia. Le mariage est clandestin, mais ne reste pas secret. Ma mère enseignait le français à un lycée voisin de l’église. Une élève pieuse était venue ce matin-là pour demander la faveur divine pour sa composition du jour. « Notre prof se marie en cachette », c’est la fable du lycée.

C’est dans cette église que je fus baptisé et d’où j’ai sorti 60 ans plus tard un extrait d’acte de naissance. Je dus inviter un pope rubicond au bistro voisin et boire avec lui deux doses de rakia (eau de vie, 42°).

Me voici en France. 1947.  J’ai dépassé 10 ans. » Cet enfant doit avoir une éducation religieuse, quel que soit l’avenir de sa foi » disent mes parents. « La France est catholique, tu auras donc la religion majoritaire du pays ». On m’inscrit à un patronage du 5e arrondissement. Pas pour longtemps. Dès mon arrivée un prêtre visiblement détenteur de l’autorité me convoque. « Mon petit, tes parents sont-ils mariés dans la Sainte Église Catholique ? » Non, ils sont mariés dans la Sainte Église Orthodoxe.  « Alors ils vivent dans le péché et nous ne pouvons pas te garder avec nous ». Perplexe je raconte cela à la maison. « Lé péché, il ne manquait que cela. Tu iras chez les protestants ! ». Et depuis la rue Royer Collard où nous vivons, je traverse le Luxembourg pour me rendre au temple protestant de la rue Madame. Trop vieux pour l’Ecole du Dimanche, trop jeune pour l’instruction religieuse, je suis inscrit aux Éclaireurs Unionistes, les scouts protestants, sous la férule de Michel Rocard, futur Premier Ministre. J’ai décrit ailleurs ma vie de scout. Plus tard je suivrai l’instruction religieuse avec le Pasteur Loux et je serai confirmé dans l’Église Réformée de France. La qualité de cette formation me séduit d’emblée. L’intelligence, la tolérance, la droiture de la société protestante française sont exemplaires. Et j’ai acquis là une culture biblique qui fait souvent défaut à mes proches catholiques.

Le déménagement pour le 18e arrondissement et la lourdeur des études médicales m’éloignent de la rue Madame sans qu’il y ait de rupture.

Me voilà Interne des Hôpitaux de Paris, envoyé pour le service militaire obligatoire (depuis appelé « National » puis supprimé). Deux ans à Tübingen, petite ville universitaire de Souabe, où est établie une garnison française. Je trône dans le service de Médecine d’un hôpital militaire. Je rencontre Anne de Colbert et nous nous proposons de nous marier. Cette union ne va pas sans bien des difficultés dont la discrétion m’interdit de faire la narration complète. Ma future femme n’envisage pas un seul instant de convoler hors de l’Église Catholique et moi je suis un hérétique, fruit du péché. Comment faire pour résoudre ce problème ? La marraine de ma future femme est mariée avec le châtelain de Rubelles, près de Meaux. C’est un important donateur de l’Église. Par l’effet du Saint Piston l’évêque autorise le sacrilège et nous voilà mariés, somptueusement dans le château de Rubelles.

Pour le mariage je dus signer un engagement circonstancié, m’engageant à ne pas empêcher ma femme de se rendre à l’église et à baptiser nos enfants dans le culte romain. Promesses tenues. Tout de même dans la famille Colbert mon aspect hérétique dérange. « Tu seras damnée » dit à Anne une âme charitable. Il est vrai que dans la famille Colbert on est proche de la religion. Pâquerette, la sœur cadette d’Anne se fait religieuse contemplative dans l’ordre de Bethléem. C’est la sœur Marie Pâques. Je suis du reste intervenu une fois à titre professionnel dans la vie de l’ordre. Les sœurs, toutes jeunes, dépérissaient d’un mal étrange. Explication : la sous-alimentation et le manque de soleil et de vitamines provoqués par la sévérité quasi sadique de la règle monastique. La guérison fut rapide et je fus remercié par des prières particulières.

Le père François Coudurier, (Dieu a certainement son âme), m’apporta une autre vision de l’église. C’était l’aumônier de l’hôpital Cochin, un ancien prêtre ouvrier à la foi simple et au langage rude et direct. Tous les ans, il m’envoyait des séminaristes stagiaires qui voulaient voir l’hôpital. Au terme de leur passage je les recevais dans mon bureau de chef de service pour une longue conversation. J’essayais de leur faire comprendre à quel point leur église s’éloignait de la vie de leurs ouailles. Efforts inutiles puisque les sondages actuels (2020) seuls 5 pour cent des français vont à l’église.
Une anecdote familiale pour égayer le récit. Par un jour de mai, Hélène débarque venant de la Guadeloupe avec deux enfants et son mari Jacques-Édouard. Elle est enceinte jusqu’aux oreilles. « Papa, je veux me marier religieusement à la fin du mois » (elle était mariée civilement depuis longtemps). Mauvaises nouvelles du côté de l’église. Ont-ils fait la préparation au mariage (une procédure où un prêtre célibataire explique aux futurs conjoints qui vivent déjà ensemble comment fonctionne la mariage) ? Oui mais incomplètement. Ont-ils l’autorisation épiscopale de se marier hors de leur diocèse ? Non. Et surtout, le mois de Mai est le mois de Marie dont la virginité interdit les mariages. Impossible donc. « Père François s’il te plait il faut que tu maries ma fille à la fin du mois. -Pas de problème ». Hélène et Jacques-Édouard sont mariés à la chapelle de l’Hôpital Cochin grande comme un mouchoir de poche, les invités tous dehors.

Ce n’est pas fini. Pierre décide de baptiser ses 3 enfants ensemble le même jour. Impossible, empêchement bureaucratique à l’Église de la Trinité. Par un subterfuge habile Pierre trouve un prêtre un peu dissident qui célèbre les baptêmes hors de la paroisse réglementaire, à l’église Saint Louis d’Antin. La cérémonie est touchante, la fête qui suit superbe. Mais la sanction tombe : le prêtre est sanctionné par une interdiction d’exercer à Paris.

Dernier aspect, la pédophilie. Nicolas et Pierre ont fait une grande partie de leurs études au collège Stanislas, établissement catholique de pointe. Longtemps après leur sortie, je vois à ma consultation une patiente qui me dit travailler à Stanislas. « Savez-vous la nouvelle ? Messieurs X, W, et Z, sont en prison pour pédophilie ». Le dimanche suivant j’interroge mes fils. « Bien sûr, tout le monde le savait et nous évitions soigneusement la proximité de ces messieurs ». Des décennies de silence.

Voilà. On comprendra mes réserves vis-à-vis de l’Église Romaine. Le dimanche ma femme va régulièrement à la messe. Je l’attends à la sortie, je préfère ne pas entrer.