Me voilà rue Asparouh à Sofia, en pleine canicule de juillet 2017. Je suis voué aux mêmes lieux : Hôpital Tarnier où je travaille après y être né, Hôpital Cochin où je suis depuis 50 ans, la rue Asparouh enfin où j’ai passé mon enfance. La rue Asparouh est au centre du vieux Sofia, près de la Place Slaveikov et de l’église Sveti Sedmotchslenitzi (les Sept Saints Dormants d’Ephèse). Asparouh, vous le savez peut-être, est le premier khan bulgare qui a traversé le Danube pour s’installer ici. Une histoire du temps du communisme disait : il aurait mieux fait de traverser le Rhin pour s’installer en France, on aurait moins d’ennuis.

L’emplacement de l’immeuble appartenait à ma Grand-Mère maternelle Milana Grigorova. Cette grand-mère, Nicolas et Pierre l’ont entrevue à la fin de sa vie. C’est un personnage romanesque dont je raconterai la vie plus tard. La maison de la grand-mère était bâtie au fond du jardin. Une maison typique de la fin 19e, sans grâce, deux étages, peinte en jaune (il y a quelques photos). Quand les deux filles Nadia et Rada se sont mariées la maison (hypothéquée par les largesses de Milana) fut vendue pour bâtir un immeuble. Selon les habitudes de l’époque la vente fut payée par l’attribution de 2 appartements sur le même palier. Les deux familles y ont vécu et entretenu des relations presque toujours affectueuses. La maison fut terminée à l’été 1939 juste au début de la guerre. L’épaisseur importante des murs de béton est due aux normes anti-bombardements de l’époque.

J’avais 4 ans à l’inauguration. La rue Asparouh alors était immense, large, interminable en longueur. Bien sûr elle a beaucoup rapetissé depuis. Il y passait au maximum une auto par jour. En revanche les cris les plus variés annonçaient les carrioles de paysans. Après d’interminables marchandages on achète des pommes de terre, des oignons, des carottes, des choux pour l’hiver. Sans compter le vitrier, le rémouleur de couteaux, l’étameur (c’est le tzigane qui recouvre d’étain l’intérieur des casseroles en cuivre), et bien entendu le joueur d’orgue de barbarie avec un perroquet qui distribue les oublies (petits papiers avec des textes). Le passage du montreur d’ours est vraiment un événement sensationnel. Mais en ce temps de guerre il y a d’autres visiteurs. Un matin, c’est la « blocade ». Des soldats et des policiers partout. On cherche des communistes (en ce temps la Bulgarie est pro nazie). Nul ne doit sortir dans la rue, hormis les enfants qui peuvent aller chercher du pain. Après une perquisition détaillée on ne trouve pas de communistes. La plupart sont en prison. Mais ces événements sont exceptionnels. Le quotidien, c’est que la rue est un terrain de football, avec le danger que courent les vitres des riverains.

Bientôt c’est la période des bombardements. Ils commencent le 10 Janvier 1944. Alliée de l’Allemagne nazie la Bulgarie est en guerre contre les alliés (mais pas contre l’URSS). Les Américains le jour, les Anglais la nuit ils s’en donnent à cœur joie. Aucune défense anti aérienne ne les limite. Un bon tiers de la ville sera détruite, avec un grand nombre de victimes civiles. Le cours de la guerre n’en sera pas changé. Après quelques jours de terreur nous partons à la campagne, à Zlatitza, petite ville située entre le Balkan et la Sredna Gora. Cet épisode est décrit ailleurs.

Le retour se fait en octobre 1944. Les Allemands sont partis, les Russes occupent, confisquent les montres bracelets et violent un peu les femmes. Cela se calme. La ville est un champ de ruines. La rue Asparouh n’est pas trop amochée 2 ou 3 maisons pour nôtre coin. Une énorme bombe (1 tonne) est tombée dans le jardin. Le toit de l’immeuble a entièrement brulé, mais le reste a tenu bon grâce au béton d’avant-guerre. Mes parents reprennent leur travail, mon père à l’Université, ma mère au lycée situe à 300 mètres. Je retourne à l’école. Avant les bombardements j’avais commencé à l’école des sœurs françaises rue Chipka (en face de la maison des Matov). Maintenant je suis à l’école des garçons rue Pirotska (l’école a été détruite). Je suis devenu un galapiat. J’erre avec la bande de la rue et nous nous battons avec les ennemis des rues voisines. Des lanières de vieux pneus servent à confectionner des lance-pierres. Les maisons en ruines sont des forteresses. Cette activité n’est pas appréciée à la maison. Mon père se fâche, tape. La punition suprême : dans la cave, attaché au pilier par une corde. « Les rats vont te manger ». Incarcération de courte durée, car la colère de mon père tombe vite, remplacée par le remord habituel des coléreux. Les nuits sont sinistres. Le passage d’une auto et surtout son arrêt peut signifier une activité de la police. Où vont-ils monter ? Une fois cela a été pour mon oncle Kolyo. Tout le monde a été réveillé. 3 mois avant de trouver la prison où il était détenu et de le faire sortir grâce aux relations. « Nous ne pouvions pas le libérer, car nous ne savions pas pourquoi il était arrêté ». Motif ou pas, certains ne revenaient pas. Ce n’était que le début.

Il y avait des transports plus joyeux. Mon père avait écrit deux livres : Grammaire et Phonétique Françaises. Destinées aux professeurs de français des lycées et vendues par souscription. Son éditeur et ami d’enfance s’étant montré trop gourmand pour les droits d’auteur, mon père décide d’éditer et de commercialiser seul ses livres. Commence alors une épopée familiale. On obtient le papier d’impression grâce aux relations. L’impression se fait Boulevard Dondoukov. Il faut y être présent en permanence pour éviter le vol du papier. Ce sont mes premières gardes de nuit, à 9 ans. Ensuite on charge les livres imprimés sur des charrettes à chevaux (bien sûr conduites par des tziganes) pour venir rue Asparouh. Là toute la famille fait des paquets (les profs de lycée font des commandes groupées). Puis toujours juché sur la charrette, direction la gare. La seule fois où mon père a fait une affaire. Rassurez-vous quelques mois plus tard : changement de billets de banque avec confiscation de tout ce qui dépasse une certaine somme. Adieu l’argent !

25 ans plus tard. Nous pouvons enfin, sans risque de rétention visiter la Bulgarie. Nous traversons l’Europe en voiture (Oh ! la grande route Yougoslave où circulent autos, camions ânes et chevaux). Parfois il faut conduire d’une main et rétablir l’ordre sur la banquette arrière où s’impatientent Pierre et Nicolas. Je trouve sans peine la rue Asparouh, je me gare devant le   58. Embrassades et cris. On monte les bagages (on vit chez les Zlatanov, ma tante, car notre appartement est confisqué). Tout d’un coup mon oncle Kolyo se frappe le front. On a oublié, il faut redescendre et enlever les balais d’essuie-glaces de la voiture sinon ils seront volés.

1990, la chute du communisme. On nous a rendu notre appartement. La rue à peu changé. Remplie de vieilles voitures sous lesquelles s’affairent fréquemment des mécaniciens improvisés (le communisme a supprimé les artisans, dont chacun contient en germe le capitalisme). La chaussée est creusée de trous profonds. Un jour Caline (qui travaille à Sofia) se fait reconduire par le maire Mr. Yantchoulev. La Mercedes manque de se planter : le lendemain, le trou est réparé.

2017, L’immeuble, comme beaucoup à été repeint de l’extérieur. Seul le jardin, à l’arrière est une jungle épaisse ou nul ne pénètre. Les habitants du début sont morts. Je suis le doyen et seul survivant. La copropriété se chamaille. Dehors, finies les vieilles voitures, tout est moderne. Presqu’en face, un restaurant fréquenté par les hommes d’affaires (on dit « mafioti). J’ai assisté un soir à une sortie de clients. Arrive un minibus. Les gardes du corps sortent et scrutent minutieusement les immeubles d’en face, la main dans la poche droite. Sortent alors les femmes qui embarquent. Même scénario pour les hommes, puis une ou deux lourdes Mercedes.
Mais c’est un événement plutôt rare. La rue est calme en plein milieu de la ville.