Je rappelle qu’il s’agit de souvenirs qui traduisent la vision personnelle de l’auteur.

 

L’institution.

A l’origine, dès le Moyen Age des institutions religieuses sont chargées de soulager la misère des gens. Misère médicale, par des soins), misère sociale avec l’hébergement et la nourriture. C’est le refuge des pauvres ayant perdu l’autonomie. D’où la mauvaise acception du mot hôpital, équivalent pendant longtemps du terme hospice. A la Révolution Française, les congrégations perdent l’exclusivité des soins et on crée (sous Napoléon, bien entendu) l’Administration de l’Assistance Publique de Paris. Lyon et Marseille vont bénéficier d’un traitement analogue. L’empreinte religieuse va demeurer longtemps sur l’hôpital. Parce que des religieuses continueront longtemps à travailler bénévolement dans les hôpitaux civils. L’uniforme des infirmières sera marqué par cette origine : leur coiffure obligatoire ressemblait beaucoup aux cornettes des bonnes sœurs. Dans beaucoup de pays, le mot sœur reste encore donné aux infirmières (« medical sister »).

Qualités

Une grande originalité s’applique à l’institution parisienne : elle est organiquement liée à l’Université. Dans la plupart des pays du monde il existe dans les villes de facultés une seule Clinique Universitaire qui sert à la formation des étudiants. Peu de lits, peu de place : la formation pratique est insuffisante. Les étudiants ne voient leurs premiers malades qu’après l’obtention de leur diplôme final. A Paris, les 40 000 lits de l’APHP servent presque tous à l’enseignement. J’ai commencé à passer mes matinées à l’hôpital dès ma deuxième année d’études. Chez nous la médecine s’apprend par compagnonnage, comme un artisanat. Cette formation est appréciée. Tout au long de mon temps de chef de service j’ai eu en permanence un ou deux étudiants allemands ou suisses en stage « Erasmus », tant la formation pratique est réputée. Cette richesse profite également aux médecins : le nombre des professeurs est considérable. Il existe un très grand potentiel de recherche : la moitié des laboratoires et centres d’expertise français sont à Paris, dans l’APHP ou étroitement associés. La qualité des soins est en général excellente, même si l’accueil est souvent rugueux comme souvent dans les institutions étatiques. Un malade peu fortuné quand il est gravement malade (cancer, leucémie, chirurgie cardiaque etc.) est aussi bien pris en charge qu’un bourgeois aisé. Les accusations de « médecine à deux vitesses » ne sont que des éructations de gauchistes haineux. En revanche il est exact que dans la médecine privée l’attente est plus courte et l’accueil meilleur. Il ne tient qu’à l’hôpital public de s’améliorer.

Tares et défauts.

Les médailles ont des revers. Le « malgoverno » la mauvaise gouvernance est le principal. Si je devais raconter tout ce que j’ai vécu, on ne me croirait pas. Le système est complexe. Médecins et administratifs ne s’entendent pas. Les hôpitaux sont dirigés par des administratifs de qualité moyenne (pas des énarques !) formés généralement dans la détestation du monde médical. Les médecins croient être les seuls à connaître le sujet, alors qu’ils agissent souvent par intérêt et passion, à la manière des politiciens. Jadis méprisés et sans pouvoir, les administratifs ont pris le dessus sur les médecins. Ce n’est ni mieux ni pire. Dans les pays où les médecins gouvernent on note d’autres dérives. Deux autres causestroublent le fonctionnement de l’institution. D’abord les syndicats. Ils ne peuvent pas revendiquer sur le statut du personnel : il est rigide, fixé par des textes qui s’appliquent à toute la fonction publique. On ne peut licencier personne (sauf crime, et encore). Les salaires sont fixés pour toute la fonction publique. Alors, ce sont des revendications locales et de purs chantages guidés par l’idéologie. Direction et ministère ont peur. Un seul exemple : l’Hôtel Dieu de Paris. L’hôpital est fermé aux malades couchés, car techniquement il n’est pas viable. Mais les syndicats sont opposés à la fermeture. La Ville de Paris les soutient, socialisme de gauche oblige. Le ministère ne veut pas de vagues. On a donc installé des bureaux, des consultations. Du personnel demeure encore inoccupé dans des salles de malades vides, alors qu’on manque d’infirmières à Cochin (auquel l’Hôtel Dieu est rattaché). Pas question de déplacer quiconque. Par peur des représailles syndicales. Cela coûte des millions. Tout le monde est au courant. La Presse ne dit mot, toute occupée à relater le financement des costumes de tel homme politique. L’autre cause est liée à l’influence des politiciens. Plus importante quand la droite est au pouvoir. Le Professeur W soigne un ministre. Il obtiendra satisfaction à ses demandes et on n’osera pas lui faire de peine. Là encore un exemple illustre reste isolé : on n’a connu le nom du Professeur qui soignait de Gaulle qu’après la mort du général.

Revue de bêtises.

On a longtemps traité peu et mal le cancer à l’APHP. Pas d’intérêt pour les « patrons » médicaux de l’époque, crainte de la dépense pour les directeurs. D’où l’obligation pour les pouvoirs publics, entre les deux guerres de créer de novo des centres anticancéreux. En Ile de France, Curie, Gustave Roussy, René Huguenin. Même scénario pour la chirurgie cardiaque. Les grands professeurs parisiens ne s’y intéressent pas dans les années 50. Des enfants atteints de cardiopathies congénitales (« les enfants bleus ») doivent se faire opérer aux USA grâce à des souscriptions médiatiques. D’ou la création par la Sécurité Sociale d’un hôpital dédié, le Centre Marie Lannelongue.

Les ratés suivants, je les ai vécus en direct, car j’étais conseiller technique à l’APHP. A la fin des années 60, il apparaît qu’on ne laissera plus mourir d’insuffisance rénale chronique. On crée des centres d’hémodialyse, structures banales aujourd’hui. Va-t-on en créer à l’APHP ? Les grands professeurs disent : « pas d’intérêt intellectuel ». Bon. Les centres sont donc laissés au privé, ils marchent bien et les médecins propriétaires font fortune. Deuxième innovation manquée : les pacemakers. Pour éviter des morts subites, on implante chez certains cardiaques des dispositifs électriques qui relancent le cœur en cas de panne. Les deux « papes » de la cardiologie parisienne, un peu dépassés, déclarent que c’est idiot. Seul le bon Professeur Welti un « petit cardiologue » commence à poser des pacemakers. On l’empêchera de continuer et tout ira au privé. Dernière horreur de mes souvenirs, les scanners « corps entier ». L’apparition du scanner dans les années 1970 a complètement changé la pratique médicale. Avec l’IRM (imagerie par résonnance magnétique). On voit l’intérieur du corps dans ses moindres détails. A l’époque le scanner était pratiqué sur le cerveau. Quand apparurent les premiers appareils qui voyaient le corps entier, nous reçûmes à l’APHP les deux présidents du syndicat des radiologues parisiens. « C’est un procédé nouveau, coûteux, peut être inutile. Nous proposons que l’APHP achète deux appareils (un pour mon service, un autre pour mon copain). Nous vous ferons un rapport sur l’utilité ». A ce moment les revues médicales regorgeaient d’images de scanner corps entier. Malgré bien des protestations contre ce procédé de gangstérisme, ce fut la solution adoptée. Quand nous avions besoin pour nos malades d’un scanner le patient était envoyé à Bruxelles s’il pouvait payer. Le problème fut résolu par le privé. Mes amis radiologues durent verser un gros bakchich au parti socialiste, moyennement quoi, Madame la ministre de la Santé de l’époque, leur donna (ainsi qu’à d’autres) l’autorisation d’acheter un puis deux scanners. La dénonciation de ce procédé n’est pas un scoop. Il a été publié dans tous les journaux de l’époque. (Que faisaient les magistrats ?) Encore actuellement les rendez vous de scanner sont longs à l’APHP ; si on demande un examen d’imagerie pour un patient hospitalisé, le délai d’attente (hors les urgences) est d’environ un mois pour un scanner, deux à trois mois pour une IRM. Dans le privé les délais sont respectivement de 3 jours et d’une semaine. Il est vrai que le service de radio ferme à 15h à l’hôpital, à 20 ou 22 heures dans le privé. Alors, si on veut un résultat rapide, on fait sortir le patient de l’hôpital pour qu’il ait son examen.

Un patrimoine extraordinaire.

L’architecture hospitalière moderne est au mieux fonctionnelle (pas toujours), jamais belle. On construit des objets attristants en verre et en métal. Le passé nous a légué de pures merveilles.

En tête, la Salpêtrière. C’est un quartier. On y détenait des malades, des délinquants, des filles de joie, des fous. A l’entrée, la statue de Pinel qui enleva les chaines des grands malades mentaux. A l’intérieur, des bâtiments du 17° siècle (construit par Libéral Bruant, architecte de Louis 14). On peut voir la cour d’où l’on prenait les prostituées pour les déporter aux colonies (et fournir des femmes aux colons). L’endroit d’ou fut embarquée Manon Lescaut est connu. On peut voir l’amphithéâtre de cours où officiait Charcot, dont l’un des étudiants visiteurs s’appelait Sigmund Freud (en ce temps là Paris était le centre du monde cultivé). Avec l’Eglise Saint Louis, il faut voir un monument octogonal unique au monde. Octogonal car chaque côté est la base d’un triangle isocèle dont le sommet est au centre. L’officiant était au milieu, au vu de tous et disait la messe. Des cloisons isolaient les huit côtés, car il faut séparer les publics : bonnes sœurs, prostituées, moines, hommes, femmes, enfants etc. De nos jours on y donne de beaux concerts. J’ai passé 18 mois à la Salpêtrière, un an comme externe et six mois comme interne. Je me souviens des moments d’hiver. La vapeur qui sort des nasaux des chevaux attelés à des carrioles (il n’y avait pas encore de chariots électriques), les cris du cocher, le sifflet des trains de la gare d’Austerlitz voisine. Je me croyais un siècle plus tôt. L’été la salle de garde des internes tenait joyeusement ses états sous les frondaisons de parc, une vraie partie de campagne.

Après la Salpêtrière, Saint Louis. La façade de l’époque d’Henri IV est magnifique. Le bâtiment carré a gardé sa sévérité d’origine. Que de scrofuleux, de vérolés, de lépreux ont vécu et souffert ici, car l’hôpital était dédié aux maladies de la peau ! J’étais externe dans le service d’orthopédie. Dans une salle commune sous la voûte cintrée, 40 lits, deux infirmières, deux externes. « Monsieur l’esterne (sic) ça ne vous ennuierait pas de mettre un peu de charbon dans le poêle, je suis occupée avec un pansement ? ». Car on était chauffés par un grand poêle Godin.

Les autres hôpitaux datent du 19e siècle. L’Hôtel Dieu, construit sur un emplacement où il y a toujours eu un hôpital, ressemble à un monument funéraire monstrueux. Tenon, est bâti en haut du 20e, près du Père Lachaise où flotte encore le souvenir des lavandières décrites par Zola. Pas d’Hôpital dans les beaux quartiers de l’Ouest, à part Ambroise Paré, construction tardive un peu perdue à l’entrée du Bois de Boulogne. Enfin mon cher Cochin, construit sur un terrain donné par l’abbé du même nom, fait de pièces et de morceaux dissemblables mais flanqué de Port Royal, le couvent des jansénistes où passèrent Pascal et sa sœur Jacqueline, ainsi que les austères Messieurs avant d’être expulsés dans la vallée de Chevreuse. Peu de gens pensent à pousser la porte du Cloître pour lire les pierres tombales : Antoine et Robert Arnauld Sylvestre de Sacy… Une perle.

Mes Souvenirs

La vie au « Bon Temps » (1955-1967)

Quand j’entrai dans les hôpitaux (on dirait presque « dans les ordres ») on ressentait tout de suite la grande dureté de la condition hospitalière. Des salles communes de 40 lits. Numérotés de 1 à 39, car il n’y a pas de lit 13, mais un 12bis. Aucune intimité. Tous les biens du patient tiennent dans sa table de nuit. Les drames se déroulent au vu de chacun. Quand la mort approche pour quelqu’un, on entoure le lit d’un grand paravent. Les uns se soulèvent pour regarder, les autres se cachent sous le drap. Le matin les médecins font la visite. Une sorte de conversation mondaine ambulante entrecoupée de discussions sur le cas du malade. Parfois l’abondance des mots savants plonge le patient dans l’affolement. « Je suis fichu ! » A l’externe que je suis (étudiant entre la 3e et la 5e année) de consoler la victime en lui expliquant qu’au contraire les mots des cuistres annoncent la guérison.

L’externe

L’externe est le gestionnaire principal du malade. Bien sûr c’est l’interne (fin d’études) qui décide et qui prescrit, mais l’externe à son mot à dire. Il écrit et tient à jour l’observation médicale. Ce sont les bases du métier. On apprend la médecine. On apprend aussi la vie comme vous la racontent les gens : travail, famille, amours, argent. C’est tout à coup l’entrée dans le monde adulte. Deux fois par semaine le Professeur qui est responsable de la salle fait la visite. On lui lit son observation, il la corrige et vous interroge. C’est souvent là que se nouent des liens durables. Monsieur Péquignot a été mon Patron de la première année jusqu’à sa retraite. Un moment difficile : la mort d’un de ses patients. La tristesse de la perte bien sûr, mais surtout l’obligation d’aller pratiquer l’autopsie à l’amphithéâtre (« le petit jardin »). Avec l’aide du garçon préposé, invariablement alcoolique, on découpe le patient, et quand tout est prêt on téléphone dans le service. L’assistant, l’interne et quelques autres viennent. Le sénior finit d’ouvrir les pièces anatomiques. On avait raison dans le diagnostic… ou bien on s’était trompé ! Pour les jeunes l’enseignement est précieux. On voit la réalité matérielle des maladies. Mais vite, il ne faut pas perdre de temps. On mange rapidement, on prend le métro pour être à la faculté et suivre les cours ou les TP. Après les cours on souffle puis dans la soirée soit « conférence d’internat » (enseignement en groupe par un interne), soit « sous colle » : réunion de travail avec 3 ou 4 amis. Retour à la maison vers minuit. Samedis et dimanches ne sont pas chômés. Au début de mon externat, je « prends » un dimanche. Le lundi mon interne m’appelle. « Où étais tu hier ?  Est ce que tu crois que les maladies s’arrêtent le dimanche ? » Je suis allé à l’hôpital tous les dimanches jusqu’à l’âge de 50 ans (mes enfants ont tous fait de la planche à roulettes dans les hôpitaux). A 55 ans j’ai dû également, à la demande de mon épouse, cesser d’y aller le samedi, mais je me sentais coupable.

L’interne : une solitude

L’interne est un jeune médecin nomme à un concours difficile (je raconterai ailleurs mon expérience du concours). 25 à 30 ans selon qu’il a déjà fait ou pas le Service Militaire. Son expérience est mince au début, elle s’étoffe au cours des 4 ans que dure l’internat. Le travail consiste à gérer un secteur de malades (20 à 40). Beaucoup plus que maintenant, mais la durée de séjour était plus longue, on avait du temps. Examen à l’entrée, demande des examens, prescription du traitement, réception des familles. Sous ses ordres 2 à 4 externes. Une ou deux fois par semaine un sénior (Professeur, Assistant) passe la visite et contrôle le travail. Le plus dur, c’est la suite. A partir de 13h, tous les seniors sont partis (c’est avant l’instauration du plein temps hospitalier). L’interne est seul. Il attend 17h pour passera la contre-visite, puis rentre à la maison. Périodiquement (3 à 6 fois par mois) il « prend » la garde. Seul la nuit. Pour les urgences qui arrivent, pour les hospitalisés qui vont, mal. Pour les malades qui tombent de leur lit. Il constate les décès. Personne pour l’aider ; c’était avant la création des services de réanimation. Le lendemain, journée normale.

Le personnel infirmier.

Des dizaines d’années après, je leur voue encore mon admiration. A l’APHP les infirmières ne sont pas des jeunes filles de bonne famille comme à l’Hôpital Américain. De petites paysannes, souvent bretonnes, ayant fait l’école de la Salpêtrière (« Les Bleues »), études et pension payées au prix d’un contrat de 5 ans. Elles travaillent 6 jours par semaine. Le travail est écrasant, jamais fini. Le jour de repos n’est le dimanche qu’en fin de carrière. On ne peut pas aller au bal le mardi ! Les vacances sont en avril ou en octobre. Seule la surveillante ou ses assistantes les plus anciennes peuvent partir en juillet ou en Août. Les divorces sont très fréquents. Et les rapports hiérarchiques sont plus durs que dans l’armée. La surveillante, personne autoritaire, le ventre ceint d’un lourd trousseau de clefs, vocifère à longueur de journée, pour n’adoucir la voix que devant le chef de service ou le directeur. Pas l’ombre de douceur dans ce monde impersonnel.

Maintenant

Les choses ont beaucoup, beaucoup changé. Les infirmières travaillent 35 heures par semaine, ont 2 jours de repos consécutifs. L’accueil des patients est enseigné. Les surveillantes sont formées dans des instituts spécialisés. Les internes ont un bureau, se servent d’internet. Ils ont le soin de 10 malades, avec 3 ou 4 externes. Il y a un assistant pour 20 lits. Pour les urgences extérieures, un service d’accueil fonctionne à plein temps. La nuit un interne veille sur les hospitalisés. Il existe dans chaque hôpital deux ou trois services de réanimation.

C’est mieux, mille fois mieux, mais encore cruel pour ceux qui souffrent.