En haut de la rue Saint Jacques, à l’angle de la rue Cujas s’élève mon bon Lycée Louis le Grand. Face à la Sorbonne qui lui fit longtemps la guerre. Il est situé sur le Cardo Romain, la voie Nord-Sud (sa perpendiculaire se nommait le Decumanus). Il fut crée en 1563 par l’évêque de Clermont au retour du Concile de Trente. Il s’agissait de moderniser la Religion Romaine face à la Réforme. Le Collège de Clermont fut confié aux Jésuites qui rendirent l’enseignement gratuit (avec des bourses). Le succès fut rapide. Louis XIV le récompensa en lui donnant son nom dans les années 1680. La Sorbonne voisine fit la guerre à l’établissement jusqu’à la fin du 18e siècle, car il ne lui était pas soumis. Les Jésuites furent bannis plusieurs fois, dont une sous Henri IV, puis définitivement sous Louis XV. Collège Egalité sous la Révolution, il devint Lycée Impérial puis finit par retrouver son nom royal au milieu du 19e siècle. Je recommande au lecteur de se reporter à l’encyclopédie Wikipédia pour connaître la liste des anciens élèves. Il serait plus court de faire celle des personnalités importantes qui ne l’ont pas été. Prix Nobel, Médailles Fields de Mathématiques, Présidents de la République… Gardons en mémoire Molière, Voltaire, Diderot et Victor Hugo. Mais aussi Robespierre !

Lorsque j’y entrai comme élève, en 1951, c’était le lycée de garçons (la mixité sera beaucoup plus tardive) qui faisait suite au lycée Montaigne (alors simple Collège). C’était un excellent lycée desservant le quartier, mais pas l’établissement d’élite qu’il et devenu depuis.
A l’entrée, un hall d’Honneur. Diverses inscriptions célèbrent la mémoire des élèves morts pour la France. Une énorme plaque en marbre rend hommage à un élève tombé sous les ordres de l’Amiral Courbet en Indochine dans les Années 1880. Un peu plus loin, en petits caractères, la liste des centaines de morts de la Grande Guerre. A droite la Cour des petits (secondes et premières). A gauche, la cour des Grands : terminale et prépas.

Dans la cour des petits, la deuxième salle de classe à partir de l’entrée. C’est la 2e A2 dont je suis élève. Mon fils Pierre y a aussi étudié au début des années 1980. C’est là que 65 ans plus tard, je tiens une réunion pour vanter les mérites de ma Faculté dé Médecine. Ma fille Caline a également fréquenté le Lycée. Il faut qu’elle me dise à quel endroit.

Dès l’arrivée au lycée, l’élève sent un vent de liberté ; il est dans un monde d’adultes. Les professeurs sont « le dessus du panier ». Souvent, ils sont les auteurs des manuels que nous utilisons. On discute aimablement avec eux après les cours. Beaucoup d’entre eux vont plus tard « traverser la rue » et enseigner à la Sorbonne. Un seul souvenir désagréable du petit lycée : la mort de Staline en Avril 1953. Notre Professeur de Physique, Monsieur Shirman, communiste militant nous demande une minute de silence. Je suis le seul de la classer à ne pas me lever. Que va-t-il m’arriver ? Des regards hostiles. C’est tout.

La discipline en revanche est impitoyable. Elle est entre les mains d’un clan Corse. A la porte d’entrée, Maraninchi. Le matin la sonnerie s’arrête à 8h pile, quand sonne l’église de la Sorbonne. Tout retardataire fut-ce de 5 secondes encourt 2 heures de colle. Les colles on en récolte aussi en classe, quand on chahute, au réfectoire lors de batailles de purée ou bien encore quand Luciani, véritable calamité volante vous surprend mis à la porte de la classe par un professeur. Les « colles », sont des séjours à l’étude : 8 heures le jeudi, 6 heures seulement le dimanche. On y fait ses devoirs ou bien on bouquine sous la surveillance de l’ignoble Tomasini, qui empêche les élèves de se lever. Et pour cause : il passe son temps à retoucher des photos pornographiques et tout le monde essaie de les voir. J’allais en colle une ou deux fois par mois, dose raisonnable. Certains y passaient tous leurs loisirs comme mon ami Miguel Martinez qui devint plus tard chef de service de Médecine à l’Hôpital Saint Joseph.

L’enseignement est de qualité et les élèves, en général issus de la bourgeoisie instruite, auront de bons succès. De nos classes sortiront Professeurs de Faculté, Enarques, Polytechniciens, Généraux, Avocats. Et des hommes d’affaires. Un jour, en classe de seconde, mon voisin Bob Smadja futur financier me dit « Christo, il faut d’urgence que tu vendes tes pétroles, ils vont chuter ». Effectivement une semaine plus tard les actions des pétroles s’effondraient. Je n’avais pas vendu les miennes, car j’avais à peine de quoi payer la cantine. Au Concours Général, le Censeur nous conduit en procession pour passer les épreuves qui se déroulent à la Sorbonne. J’y suis allé de nombreuses fois, sans succès. Je me souviens d’un sujet qui ne m’avait vraiment pas inspiré : « L’eau dans l’Union Française ».

En terminale (à l’époque « Philo ») je change de cour et je suis dans la première classe en venant de l’entrée. Les fenêtres sont au ras du trottoir. Parfois des curieux s’arrêtent pour regarder . On me raconte les frasques de l’élève Tarassov, futur écrivain sous le nom d’Henri Troyat. De cette salle il interpellait un clochard de la rue: « bonjour papa ! » « Tarassov taisez vous ! » « Mais Monsieur, je parle à mon père ! » Mon professeur de philo est Aimé Patri un intellectuel connu qui écrit dans les journaux et signe des pétitions. Il nous apprend beaucoup. On se croit à l’âge adulte. Je reverrai Patri plus tard comme patient. Son fils Blaise épousera la fille de mon patron de médecine Monsieur Péquignot et deviendra à son tour Professeur de Médecine et ami. Le Professeur d’Anglais, Gerville Réache passe l’année a expliquer Hamlet. Mais surtout, il s’est mis en tête d’enseigner le cynisme. « Vous avez un oncle à héritage richissime en Australie. Il vous suffit d’appuyer sur un bouton pour qu’il meure. Que faites vous ? ». Cela va dans le sens d’une idéologie courante à l’époque. « Pas de scrupules, pas d’hésitations. Il faut être un salaud, une crapule pour réussir. Ne faites pas comme untel, il est pourri d’honnêteté». Une philosophie dont le succès ne se dément pas.

Contrairement à beaucoup, je n’ai pas la moindre vocation. Alors que faire après le bac ? Faire hypokhâgne sur place est une solution simple. Le monde des classes préparatoires est singulier. Quelques bizutages, mais pas méchants. Faire le tour du quartier en criant à chaque passant « je suis le roi des cons ». Ou bien (c’est pour les scientifiques) mesurer le longueur de la cour avec une allumette. Les élèves sont exigeants et sans pitié. Malheur au professeur de faible qualité. Dans la classe voisine, un enseignant médiocre. Tous les élèves des autres classes sont réquisitionnés pour ouvrir la porte pendant son cours en criant « Untel tu es nul ». Départ en 8 jours du malheureux. Il y avait là des tas de prépas : hypokhâgne et khâgne, X (polytechnique), Piston (centrale), HEC, Colo (école coloniale dite de la France d’Outre Mer, aujourd’hui disparue). Il n’y avait pas de Corniche (Saint Cyr) qui était au lycée Saint Louis voisin. Parmi les élèves quelques asiatiques, peu d’Africains, dont un très visible : l’élève Bia encore en ce moment (2017) Président du Cameroun. Je l’ai vu souvent mais pas connu.

En hypokhâgne, on apprend à travailler. En gros un devoir par semaine dans chaque matière : Français, Philo, Histoire, Latin, Grec. Pas de loisirs, mais le bonheur de vivre avec des gens de grande qualité. Mon voisin et binôme est Jean-Jacques Marie qui deviendra trotskisant et spécialiste de l’Union Soviétique. Sa haine de la religion est pathologique : quand il fait un somme en classe (quel que soit le sujet) et se réveille en sursaut, son premier mot est contre les curés. Quand je lui apprendrai mon passage en médecine, il me reniera, car c’est une profession liée au Capital. En ce moment (2017) il vient de publier un livre sur Staline. Le communisme colle aux doigts de ces bonnes gens comme le sparadrap du Capitaine Haddock. Les autres élèves sont en général remarquables d’intelligence et de culture. Mais ils m’irritent par leur candeur en politique. Tous sont communistes ou bien sympathisants. Le principal argument est : le marxisme est une philosophie ainsi qu’une science. Il ne peut donc pas se tromper. Les désillusions sont pour bientôt.

En hypokhâgne je m’en sors assez bien, mais sans éclat. Je suis facilement admis en khâgne, mais je sens que ce ne sera pas facile d’intégrer à la rue d’Ulm. Je me souviens alors d’avoir autrefois pensé à « faire médecine » et je m’inscris à la Faculté. Du passage en hypokhâgne il me reste une bonne culture classique (je lisais le latin et le grec ancien de l’Odyssée, mais pas celui de l’Iliade) et une précieuse capacité de travail qui me sera très utile. En novembre 1955 j’entre au PCB (Physique, Chimie, Biologie) rue Cuvier. Après les intellectuels raffinés du lycée Louis le Grand mes nouveaux camarades me paraissent immatures et infantiles. Je me mettrai bien vite à leur diapason.