5ème et 6ème arrondissements.

C’est autour du Jardin du Luxembourg que tourne une grande partie de mon existence.

Je suis né à l’Hôpital Tarnier, en ce temps (1936) une maternité. On l’appelait la « Clinique Tarnier » car Tarnier, un grand Professeur d’Accouchement avait fait cadeau à la Ville de Paris de sa clinique privée. Cadeau empoisonné, car le grand bâtiment est difficile à gérer et l’Assistance Publique, encore de nos jours, n’arrive pas à s’en débarrasser. La salle de travail (l’endroit où les femmes accouchent) est au premier étage. Actuellement c’est une salle de réunion où se tient 2 fois par mois une commission dont je fais partie. Nous sommes deux membres dans ce cas, Françoise Kleltz Drapeau et moi qui nous vantons d’être natifs de la salle. L’accouchement de ma mère tardait et le patron de thèse de mon père, Monsieur André Mazon fit appel à son ami d’enfance, le professeur d’accouchement André Brindeau. D’où ce prénom d’André qui m’avait été donné et qui a été récusé par Anne !

Pourquoi Paris, pourquoi Tarnier ? Mes parents Nadia Grigorova et Pierre Christophorov, étudiants bulgares terminaient leurs études en France. Ma mère finissait une licence de littérature française et mon père, élève de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm, écrivait ses thèses (il y en avait toujours de, principale et secondaire). Il vivaient à l’hôtel des Mathurins, rue Toullier, une petite rue qui joint la rue Soufflot à la rue Cujas (5e) où j’ai dû être conçu. L’hôtel a disparu, mais la maison a eu une triste célébrité. C’est là que Carlos, le révolutionnaire communiste a assassiné deux policiers venus parlementer avec lui.

Deux semaines après ma naissance, retour à Sofia. Mon père avait rempli deux valises avec ses thèses. A la frontière italienne, tout le monde descend. Les Carabinieri. Les livres peuvent être séditieux, surtout quand ils sont écrits dans des langues étrangères. Le régime fasciste de Mussolini ne plaisante pas avec les intellectuels. On finit par nous relâcher après le rappel que la reine de Bulgarie est la fille du roi d’Italie. Ensuite c’est la guerre en Bulgarie, décrite ailleurs.

Le départ des allemands fut une fête pour mon père. Il était antifasciste, peu ou prou résistant. Mais ce qui suit, le stalinisme, est pire. Mon père, grâce à ses amis communistes obtient, chose incroyable, le droit de passer un congé sabbatique d’un an en France accompagné de sa femme et de son fils.

Et nous voilà débarquant à la gare de Lyon le 31 Mars 1947 au petit matin par le Simplon Orient Express. Le train était tiré par une énorme locomotive à vapeur que j’ai le temps d’admirer. J’ai le temps, car je suis commis à la garde des bagages pendant que mes parents cherchent à nous loger. Après un nombre interminable d’heures, on vient me chercher : nous serons logés à l’Hôtel du Luxembourg, 12 rue Royer Collard dans le 5e. C’est une petite rue qui relie la rue Saint Jacques à la rue Gay Lussac. Nous logeons d’abord dans une chambre « à la journée » pour passer rapidement dans une chambre « au mois », plus modeste mais séparée en deux par une cloison. Nous y vivrons 4 ans. J’ai décrit ailleurs cette vie de bohème à l’Hôtel du Luxembourg.

Pendant que mon père s’occupe de sa bourse et commence à travailler, il me faut aller à l’école. On m’inscrit à l’école communale de garçons de la rue Cujas (La rue joint la place du Panthéon au Boulevard Saint Michel). Mon français rudimentaire s’améliore rapidement grâce à notre instituteur Monsieur Robert (que grâce lui soit rendue au Paradis des Instituteurs). Tous les matins il réunit à 7 heures, à titre gratuit les candidats à l’examen d’entrée en 6e. Français, calcul, histoire. C’est efficace : fin juin je passe avec succès l’examen d’entrée en 6e au collège du lycée Montaigne. Et dès la rentrée je traverse tous les matins, tel Anatole France, le jardin pour me rendre au lycée. En fait c’est le collège, depuis on en a fait un lycée. L’aile gauche est pour les garçons, l’aile droite pour les filles. A partir de la seconde les filles vont à Fénelon, les garçons à Louis Le Grand. Pour l’instant je suis en 6eA5 et la vie n’est pas toujours facile. On a tendance à lyncher le Bulgare. Il faut dire   qu’avec mon kojouh, gilet en peau de mouton, j’ai une touche exotique et odorante. Je suis sauvé par le malheureux Lyons, un élève d’une grande obésité qui détourne vers lui toutes les avanies. J’ai probablement participé aux brimades.

Ma distraction, c’est le Jardin du Luxembourg. Encore maintenant, je le traverse avec amour. Peu de choses ont changé. On a seulement déplacé quelques statues (à quoi bon ?). Seul Flaubert est inamovible, car ses admirateurs lui on confectionné un monument-banc en pierre, impossible à bouger. Les reines de France n’ont pas bougé depuis, veillant en demi-cercle sur le jardin. Les distractions ? Au milieu, il y a un bassin où voguent des voiliers que l’on loue à la demi-heure, avec un bâton pour les renvoyer au large. Je n’ai jamais eu les moyens d’en louer un, mais je n’en souffre pas. Il suffit de regarder. Le loueur possède une tête de breton typique. Plus tard il me montrera des boites de sardine à son effigie : il a servi de modèle. Bien plus tard encore il viendra mourir à l’hôpital Cochin dans le service que je dirige. Aux heures de fréquentation des ados, on joue aux billes le long de la rue Auguste Comte, ou bien au Tour de France en poussant des billes à coup de pichenettes dans des tunnels de sable. Quand il n’y a plus d’ados, on peut voir les joueurs d’échecs ou dames près du Musée. Ou bien les joueurs de cartes. Les prolétaires à la belote (on tape le dix de der !), la bourgeoise au bridge. Plus tard on installera des tennis, toujours trop chers. Il y au aussi le spectacle des joueurs de Longue Paume qui accomplissent un rite suranné. Je ne mes suis jamais intéressé à l’école d’apiculture (cours théorique l’hiver, pratique à la belle saison). Deux catégories d’adultes assidus : les gardiens, à l’époque presque tous des mutilés de guerre et les « satyres », pédophiles de toutes sortes qui essaient, sans grand succès, de nouer la conversation avec nous et passent la plus grande partie de leur temps dans les urinoirs.

Les jeudis (c’est à l’époque le jour de congé) et les dimanches, quand je ne vais pas au jardin, je lis. Les livres viennent de la bibliothèque municipale place du Panthéon. Je dévore à toute vitesse. Débit : 4 à 5 volumes par semaine. Peu de vie sociale au début. Mes amis vont à Sceaux chez Eric Lasserre. « On ne peut pas t’inviter, car tu ne peux pas rendre » m’explique Charles Elzière (on s’écrit de temps en temps jusqu’à maintenant). Bientôt je découvre les Eclaireurs Unionistes de la rue Madame et ma vie change. J’ai décrit ailleurs cet épisode.

En 1951, nous quittons le quartier pour habiter dans le 18e, mais je continue à vivre au Quartier Latin : élève au Lycée Louis Le Grand. Tous les jours, je descends à la station Odéon puis rue de l’Ecole de Médecine, Boul’Mich, traversée de la Sorbonne. Il faut aller vite car tant que retentit la sonnette, on peut entrer dans le lycée. Quand la sonnerie s’arête, Monsieur Maraninchi, le portier, vous inscrit pour deux heures de colle, un jeudi ou un dimanche. Encore maintenant, quand j’entre dans le lycée (une fois par an), je me surprends à hâter le pas rue Saint Jacques. Le lycée n’était pas à l’époque aussi élitiste que de nos jours. Les classes préparatoires sont au top mais les petites classes sont très communes. Il y a des cancres et des chahuteurs. Nous passons pas mal de temps en « colle » jeudi et dimanche. La surveillance est une spécialité des pions corses. Le dénomme Luciani distribue les punitions. Une de ses pratiques favorites : arpenter les couloirs pour repérer les élèves mis à la porte par un professeur et les coller de surcroit. Autre vedette : Tomasini. Il surveille les études, mas sa spécialité est la retouche des photos pornographiques. La spécialité de l’élève Miguel Martinez est de s’approcher à pas de loup, et arrivé bien en vue de la photos travaillée, de lever le doigt d’un air ironique en demandant « M’sieur, puis je aller aux toilettes ? » Plus tard Martinez a été chef de service de Médecine à l’Hôpital Saint Joseph. Je continue à me rendre dans le vieux lycée, tous les ans à la « journée des carrières » pour faire l’article de ma faculté de Médecins. Cette année (2016) je me suis trouvé dans une salle de classe où j’ai été élève et mon fils Pierre également.

Mais poursuivons notre périple latin. Je suis resté à LLG jusqu’à l’hypokhâgne, puis j’ai décidé de m’inscrire en médecine. L’année préparatoire, appelée alors PCB (Physique, Chimie, Biologie) est gérée par la faculté des Science rue Cuvier, en face du Jardin des Plantes. C’est encore le 5! Dans le bâtiment il y a toujours le laboratoire où Pierre et Marie Curie ont découvert le radium. Une vraie vie d’étudiant. Peu de travail. Nous tenons nos états au café des 4 Sergents de la Rochelle, rue Mouffetard. En accord avec la direction, en consommant un seul café, nous pouvons passer là toute la matinée. Par beau temps, nous sommes au Jardins des Plantes avec le phoque, l’éléphant, la girafe et le Labyrinthe propice aux flirts.

La vraie vie commence l’année suivante, Première Année de Médecine. Elle se tient à la Nouvelle Faculté de Médecine (aujourd’hui assez vielle) rue des Saints Pères, côté 6e arrondissement. Avec la seconde année, nous finissons la fréquentation des amphithéâtres. Ensuite, on ne va plus aux cours, mais on suit l’enseignement parallèle : les conférences d’externat, puis d’internat. Elles se tiennent rue du Faubourg Saint Jacques (14e), à 100 mètres du 5e arrondissement.

Reçu à l’externat, je commence le 3 mai 1958, au moment où le Général de Gaulle prend le pouvoir. Le matin c’est une vie nomade : on change d’Hôpital tous les six mois. Bichat, Tenon, Cochin, la Salpêtrière l’Hôtel Dieu, Lariboisière, Fernand Widal. Quand je deviens interne, après 2 ans de Service Militaire, je suis à l’Hôpital toute la journée en changeant toujours à chaque semestre. La vie nomade prend fin avec l’Internat. Je deviens Chef de Clinique en Novembre 1967 toujours à Cochin. J’y suis encore (2017). Bientôt, c’est la Révolution de Mai 68 décrite ailleurs. A Cochin nous sommes aux premières loges. Et comme un médecin universitaire se doit de faire de la recherche, je vais travailler l’après-midi dans un laboratoire rue du Fer à Moulin, dans le 5e. Nous travaillons sur une race de rats, les rats Gunn qui ont une jaunisse semblable à celle des nouveau-nés.

En même temps, pour nourrir notre petite famille je « fais des ménages », activité que je raconterai plus tard. Aéroport d’Orly, Journal l’Aurore, gardes de réanimation. En plus des journées, je dors hors de la maison une à deux nuits par semaine. En 1972, je suis nommé Professeur et je peux cesser cette course infernale.

Mais le temps passe. A la retraite, il me faut trouver un endroit pour voir mes patients. Tout en restant à Cochin, j’emménage à l’Institut Arthur Vernes, 36 rue d’Assas dans le 6ème où je travaille toujours.

Et en même temps, je siège une fois par semaine au Comité de Protection des Personnes, à l’Hôpital Tarnier, dans la pièce où je suis né. La boucle est bouclée.