Chacun a vécu son Mai 68. Mon témoignage est évidemment subjectif, parcellaire et partial.

Un passage de générations.

La guerre 1940 avait constitué la précédente rupture : écroulement d’un monde, changement de valeurs, renouvellement des hommes (en ce temps là les femmes comptent peu). On vivait dans le culte de l’antifascisme, sous l’autorité morale des vainqueurs, des héros, des résistants. La guerre froide faisait serrer les rangs. Cheveux courts, habits propres, travail, discipline. Reconstruction, enrichissement. Les Trente Glorieuses. Quelques ilots de décontraction : le jazz, de petits groupes non conformistes. Mais le gros de la troupe conquiert ce qui sera appelé la Société de Consommation : scooters, voitures, maisons de campagne, vacances. A partir des années soixante, on perçoit des craquements. La lourdeur des hiérarchies sociales est de moins en moins supportée. On s’interroge sur la valeur de cette culture matérialiste, dépourvue d’idéal. On se sent « gavé ». Stagnation. En 1968 un journaliste français Pierre Vianson-Ponté écrit dans le Monde un article qui marquera : « La France s’ennuie ». Les mêmes phénomènes apparaissent un peu partout. La jeunesse grogne. Aux USA survient la guerre du Vietnam. On rétablit la conscription et les étudiants ne supportent pas de partir pour une guerre mal comprise. Ils désertent (le futur Président Clinton s’enfuit pour ne par servir dans l’armée). Dans le monde entier se créent des « Comités Viêt-Nam » contre la guerre. Discrètement les Russes soutiennent le mouvement. Mais il y a aussi un versant non politique. Aux USA toujours les étudiants ne supportent plus la tutelle des vieux. Ils envoient promener leurs malheureux parents qui se sont saignés aux quatre veines pour payer l’université. On libère le sexe et on se drogue. Il y aura des vies gâchées. A Berlin Ouest, haut lieu de la contestation, la révolte prend un tour franchement marxiste (la Stasi n’est pas loin). Des révoltes violentes explosent et les gauchistes trouvent un martyr, Rudi Dutschke, gravement blessé par la police. De ce mouvement naitront les « verts » et les terroristes de la « Fraction Armée Rouge ». En France tout commence sur le campus de Nanterre. La faculté vient d’ouvrir, elle a attiré des étudiants de milieux non bourgeois. Une affaire de règlement intérieur, l’interdiction aux garçons d’aller dans la cité des filles (dans la cité universitaire filles et garçons sont séparés) met le feu. Une révolte éclate menée par un rouquin insolent : Daniel Cohn-Bendit.

Je ne ferai pas l’historique en détail, on peut le trouver partout. L’embrasement des facultés, la tentative de calmer le jeu –ratée- en ouvrant les portes des universités, les occupations de lieux publics avec d’interminables prises de parole, l’extension au monde du travail allant jusqu’à la grève générale, la perte de contrôle du pays par le pouvoir en place, la peur des gens, la fuite simulée du Général de Gaulle, la manifestation monstre des gaullistes sur les Champs Elysées, l’élection d’un parlement « introuvable » de droite.

Je vais témoigner de ce que j’ai vécu et ressenti. Mon récit sera fait par secteurs.

La Médecine.

La médecine hospitalo-universitaire était un monde-comme beaucoup d’autres, structuré par une hiérarchie séculaire. A l’Hôpital, le professeur Chef de Service, est appelé « Le Patron », cela veut tout dire. On l’appelle « Monsieur » tout court (c’est encore le cas pour moi aujourd’hui). Devenir patron est une longue ascension. On est longtemps un assistant choisi plus ou moins ouvertement par son patron au cours de son passage comme interne. L’assistant en attente fait marcher le service, il contribue aux travaux scientifiques, il enseigne aux étudiants et fait preuve (avec plus ou moins de sincérité) d’une fidélité de bon aloi. Si tout se passe bien la nomination est au terme de ce cursus. Le népotisme existe toujours, il vaut mieux être un fils ou un gendre (en province c’est la règle), mais à Paris, il existe un nombre de places considérable ce qui donne sa chance à chacun. Une fois nommé professeur, l’élu devient un fidèle soutien de la « maison » dont il est issu. Il contribuera à la carrière de ses cadets dans la famille. La procédure de nomination elle même a évolué. A l’origine, ce sont de grands professeurs 3 ou 4 dans Paris qui font la loi et se partagent les places. Dans les années 60, chaque professeur peut nommer ses collaborateurs. La qualité de ceux-ci varie en fonction de celle des maîtres. On peut donner la préférence au talent, mais cela favorise les caractères forts et peut comporter des risques de conflits (la servilité pré-nomination peut être feinte). D’autres préfèrent la médiocrité servile (les chirurgiens peuvent être jaloux d’un jeune plus talentueux qu’eux). On peut aussi mal tomber : médiocrité et mauvais caractère. En bref les services se composent de plusieurs catégories : le Patron et les Professeurs-assistants d’un côté, de l’autre, les assistants précaires qui attendent une nomination. C’est le système dit mandarinal. Ce préambule est un peu long, mais nécessaire.

Quand explose la révolte universitaire, chacun réagit selon son âge et d’après sa position. Les étudiants sont ravis de « s’offrir » le système. On va tout casser, à nous le monde. L’ébullition a des côtés de grande générosité : aller aux pauvres, s’enseigner mutuellement, réduire les distances. D’autres sont moins sympathiques : parlotes sans fin, rancœurs, vaticinations politiques, violences.

Les jeunes médecins non titulaires sont le groupe le plus intéressant. Ils veulent vite le pouvoir, mais ne savent comment faire. Ils croient se politiser. Un de mes amis d’enfance, H. est un fils de patron. Il est d’ailleurs meilleur que son père et finira professeur. Il vit chez ses parents qui lui paient bonne et gouvernante, car il est marié avec deux enfants. Je rencontre sa femme F. au sortir d’une assemblée. « Nous avons congédié la bonne et la gouvernante. Le maoïsme va gagner le pouvoir, H. compte y prendre des responsabilités, nous ne pouvons avoir des domestiques ». On reprendra bonne et gouvernante et H. continue à incarner jusqu’à maintenant, sobrement, la gauche caviar. Certains vont déjanter, monter aux estrades, parler sans fin et sans réflexion, condamner, couper des têtes en parole (mais les mots forts y sont), réformer, au point que leurs patrons, pris de peur, briseront leur carrière. Les plus talentueux de ces insurgés feront carrière en Suisse ou au Canada. D’autres au contraire, soit par conviction conservatrice sincère, soit, médiocres et serviles, vont vouer leur sollicitude aux « patrons », et leur bassesse sera payante. Et toi Boyan, demandez vous, où étais tu ? Un cas particulier, digne du temps de l’apprentissage. La première fois que je suis entré dans une salle d’hôpital j’ai rencontré un médecin, le Professeur Péquignot. J’ai été son stagiaire, son externe, son chef de clinique (ce que je suis en 68), son agrégé, son successeur. J’appartiens à la famille à ma manière. « Christo, voudriez vous avoir la gentillesse de dire à mon fils Bernard qu’il doit faire un effort en mathématiques ? » Je suis incapable de critiquer mon maître qui m’est plus proche qu’un père. Mais il faut le rassurer. Du reste avec une femme, deux enfants et un emprunt hypothécaire salé, il me fallait « faire des ménages » pour vivre. Je siège dans les assemblées avec modération.

Et les « vieux », les titulaires ? Deux catégories. Au dessus de 55 ans, la peur. « Ils vont nous chasser, nous tuer, on se terre, on adhère en douce à un syndicat très à droite (« le Syndicat Autonome »), on attend. Certains « Mandarins » excessifs seront contestés dans leur service. Le Professeur Soulié, cardiologue tonitruent sera « déposé » par les plus serviles de ses assistants. Il mourra malade, abandonné de la plupart de ses élèves. Des scènes lamentables que je ne raconterai pas. Le jeune Pr Z, 30 ans de cirage de bottes et 1 mois de révolution a été l’un des pires inquisiteurs. Il reste un ami, mais je le lui rappelle de temps en temps !

Quant aux quadragénaires combattifs, ils vont faire face, passer des nuits à siéger dans les Assemblées Générales, dans les comités, dans les commissions. A l’usure ils auront le pouvoir et deviendront Doyens, Présidents d’Université, hommes politiques. Ce sont les vainqueurs.

On réforme tout. Il est fait un « Livre Blanc » qui organise les études médicales. Un groupe de jeunes médecins gauchistes est aux commandes, dirigé par un étudiant en psychiatrie médiocre du nom de Lazarus. Il règne en maitre et découpe les spécialités médicales à sa guise. Un jour, je viens prendre ma garde de réanimateur au Service de Toxicologie de l’Hôpital Fernand Widal. Je rencontre mon vieux Maître Michel Gautier, qui part, chapeau melon, costume 3 pièces. « J’ai enfin pu obtenir un rendez vous avec Lazarus, ils ont oublié dans leur Livre Blanc ma spécialité, la toxicologie ». Plus tard pour s’en débarrasser, on a nommé Lazarus Professeur de psychiatrie et il a atteint l’âge de la retraite sans avoir rien fait d’autre. Quand au Livre Blanc, il donne le pouvoir aux étudiants, instaure l’enseignement des jeunes par les anciens, et collectionne mille idées ingénieuses et utopiques.

On ne réforme pas que les études. Il faut « nous redéfinir ». C’est ainsi que je siège 2 fois par semaine dans la commission de la Recherche. Avant tout, trouver la nouvelle définition. Quatre semaines plus tard, après 5 ou 6 réunions vespérales, nous concluons que finalement le mot Recherche n’est pas si mal et qu’il peut être conservé. Car l’humour est absent, totalement absent.

Hors de la Médecine. Juste un coup d’œil sur l’enseignement. On casse tout, on réforme tout. Les professeurs de la Sorbonne, souvent à gauche, font leur mea culpa. Ils confessent en chaire leurs « turpitudes ». Ils sont orgueilleux, ils sont loin du peuple, loin des étudiants, délicieusement plongés dans les congrès, colloques et réunions de toute sorte. Un écrivain de gauche, Bertrand Poirot-Delpech écrit un livre « E finita la Comedia » (citation des derniers mots d’un Opéra Vériste « Pagliacci »). Retour à la vertu. La vraie vie va commencer. Pour rester dans les citations italiennes, on va tout changer… pour que rien ne change.

Après la fin de la Révolution, on fera la « Réforme Edgar Faure », du nom de l’habile ministre de l’Education. Des réformes de surface, des changements de nomenclature sans véritable amélioration. Seuls changera le style : fini l’éloignement hautain des profs, fini le respect craintif des étudiants. Ils murmurent, critiquent, questionnent, contestent avec modération. De petits groupes de trotskistes ou de maoïstes vont continuer, sous la surveillance de la police, à comploter pour préparer la Révolution et à donner, par-ci, par-là, quelques coups de poing. Un nombre infime passera dans la violence à Action Directe. Les autres finissent leurs carrières sous vos yeux : leaders politiques, PDG, journalistes, écrivains.

Les autres corps sociaux ne sont pas en reste. Le théâtre de l’Odéon est occupé et son directeur Jean Louis Barrault, un grand comédien, explique « qu’il n’est rien ». Les journalistes surpassent les acteurs. Ils sont tous révoltés, particulièrement ceux de la radio et de la télé, exceptionnellement serviles en ce temps là. Le plus lèche-cul de tous, Léon Zitrone, par ailleurs très sympathique, est le chef de la révolte gauchiste. A la fin il sera puni par quelques semaines de mise à pied, avant de reprendre ses brosses à reluire

Tout cela se fait dans une atmosphère d’excitation avec des bruits invérifiables, des retournements, des reniements, des calomnies, des triomphes éphémères. Le pays tout entier est à l’unisson. Grève générale, pas de transports, pas d’essence (sauf pour les médecins). Pas de téléphone (il n’y a pas de portables !) Les ministères ne peuvent plus communiquer avec la province. Et pourtant, on n’a pas peur, car les épées sont mouchetées. Les barricadiers ne lancent pas les pavés trop fort, les CRS tapent avec mesure. Les scènes de rue ont un aspect homérique. De 14h à 2 heures du matin les émeutiers sont face aux CRS. Injures épouvantables d’un côté (« CRS SS », le fascisme ne passera pas etc.) Silence de l’autre. En fin de soirée, quand les plus raisonnables seront rentrés on permet aux CRS de lancer des lacrymogènes et de donner quelques coups de matraque. Il n’y a pas encore de lances à incendie. Le Préfet de Police est remarquable de modération. Il n’y aura qu’un seul mort en un mois, un coup de couteau. Sans doute une affaire privée. L’opinion est versatile. Au début elle sympathise avec les étudiants. Du haut des fenêtres elle voit guignol rosser les gendarmes. Mais quand les marlous des banlieues (les « Katangais ») incendient les voitures et abattent à la tronçonneuse les platanes du Boulevard Saint Michel l’opinion se retourne. Le Monde, jusque là sympathisant, imprime sous la signature de son rédacteur en chef un éditorial intitulé « Ca suffit ».

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Un dernier mot sur la Politique. Aux présidentielles de 1965 de Gaulle est mis en ballottage. J’avoue avoir voté Mitterrand. Aux législatives de 1967 la droite n’a qu’une voix de majorité au Parlement. Le pays en a assez du gaullisme affairiste. On sent que la fin du régime est proche. La révolution étudiante laisse le monde politique sans voix. Les caciques ne comprennent pas bien. La gauche non communiste bouge peu, ses chefs, particulièrement Mitterrand (il a organisé un faux attentat dans le jardin de l’Observatoire pour se faire passer pour victime) sont discrédités. Les communistes dirigés par Moscou ont horreur des étudiants gauchistes. Marchais flétrit Cohn-Bendit, le « juif allemand ». Ils freinent des quatre fers. L’opposition non communiste finit par s’organiser sous la houlette de Mendes France, un leader « has been ». La branche syndicale de la gauche déclenche une grève générale. De longues discussions à rebondissements s’engagent. Ce seront les accords de Matignon. Le gouvernement signe des chèques à tour de bras : les salaires sont augmentés de 30%. Pas grave : l’inflation va bondir, il y aura deux dévaluations du franc, en six mois les augmentations seront « mangées ». Nous sommes encore pendant les 30 Glorieuses, l’économie continuera à croître. Sur le plan purement politique, de Gaulle dissout le parlement et fin juin, on élit le parlement le plus « bleu » depuis 1919.

La Société, elle, sera marquée. Il y aura un avant et un après mai 68. Une génération s’en va. Les rapports sociaux seront changés, surtout en surface. Une plus grande familiarité. On se serre les mains. On s’appelle par les prénoms comme aux USA. Je n’ai pas besoin de vous dire que le fond est toujours le même. Tout cela en un mois.