Les 9 mois passés au village ont compté plus pour moi que bien des années d’études. En fait Zlatitza n’est pas un village, mais une petite ville. Son nom évoque l’or (zlato). Cela tient a la présence de minerais aurifères et cuprifères dans la région. L’exploitation remonte aux romains. Elle se continuera sous les communistes qui détruiront complètement la ville et la nature. Pour l’instant, la principale ressource du pays en dehors de l’agriculture, ce sont les citadins qui fuient la ville. Zlatitza est située sur un col routier, qui sépare le Balkan au Nord, dont les sommets ronds et chauves culminent à 2000m de la Sredna Gora (La Foret du Milieu)qui est au sud. La rivière Topolnitza (celle qui est bordée de peupliers) descend du Balkan. C’est une ville d’architecture turque. Rues étroites et sinueuses pavées de larges dalles, maisons et jardins enclos par des murs coiffés de faites en tuiles rouges. Grands portails bardés de fer forgé, protégés eux aussi par un petit toit. La clef de chaque portail pèse bien 1/2kg. Chose banale pour l’époque, inconnue de nos jours, un bruit de ruissellement joyeux remplit les oreilles du passant. Une multitude de ruisseaux, détachés de la rivière gambadent dans les prairies, les champs et les jardins. Devant les maisons, on a installé de petites cascades pour recueillir l’eau de lavage et de cuisson. Pour la boisson, je prends une cruche, et je vais à la vielle fontaine turque où l’on se retrouve avec d’autres garnements qui ont la même charge. Il arrive que la cruche se casse : une bonne tarte récompense le porteur négligeant. Les ruisseaux les plus gros alimentent des moulins : de vieux moulins antiques, avec une roue horizontale sur lequel se jette l’eau du bief. En fin de journée, à l’heure où l’on arrose les jardins un savant programme permet à chacun de détourner à tour de rôle le ruisseau et d’arroser tomates, carottes et poivrons qui poussent sagement alignés. Notre premier logement est dans une maison de centre ville, au bord d’une rue boueuse. La basse cour entoure la maison. Volailles et cochons se promènent joyeusement, l’étable n’est pas loin. Une odeur d’élevage imprègne tout. Les toilettes sont au fond du jardin. Une lunette en bois au-dessus de la fosse. En hiver vos fesses risquent le rhume. En été il faut faire vite, car l’odeur ammoniaquée vous brûle le nez, et les mouches se croient sur l’arrière train d’une vache. Nous vivons dans une seule pièce chèrement payée. Pour se chauffer, in poêle en tôle qui rougit au feu de charbon. Dès les beaux jours, on déménage pour une maison de rêve. Au milieu d’une immense prairie, une vieille maison turque à véranda, peinte en bleu et blanc. Nous avons deux chambres séparées par une entrée qui donne sur la véranda. Le matin, je vais ramasser des violettes sauvages dans l’herbe trempée par la rosée, pendant que ma mère prépare la « popara », des cubes de pain, du fromage et du beurre arrosés d’eau chaude, qui constitue le petit déjeuner. Ensuite, c’est la leçon de français sur la véranda, dans un livre de Samivel : « François de France ». J’accompagne le héros sur le Chemin de la Renardie, au milieu des prés et des bois de France. (Il faut que j’en retrouve un exemplaire dans une brocante). Le problème de ma scolarité se pose en des termes difficiles. Ce qui n’était déjà pas facile à Sofia est impossible ici. Les paysans qui ont au moins une tête de plus que moi, mais qui sont illettrés, ne supportent pas un citadin qui sait lire et écrire, et qui en plus sait tout. Il en résulte de telles raclées, que pour préserver mon intégrité physique, on me retire de l’école et l’on décide que ma mère sera mon institutrice. En fait je me cultive en lisant des livres d’adulte que je dévore à toute vitesse, sans toujours comprendre tout. Si les plaisirs intellectuels sont austères, l’école de la vie est passionnante. On apprend à faucher, à moissonner à la serpe, à soigner le jardin. On ramasse les oiseaux, les hannetons, les lucioles qu’on emprisonne le soir dans sa chambre. Seul homme de la maison, il me revient de décapiter poules et canards ( ils courent le tête coupée, c’est vrai). Et puis voici l’éducation sexuelle : le taureau monte la vache, le verrat, la truie, les chiens défraient la chronique avec leurs accouplements à risque. Et pour compléter le tout, une adolescente pubère du voisinage, ravagée par la chair, donne à deux gamins ahuris, dont je suis, une leçon d’anatomie gynécologique. Il y a des moments délicieux : le déjeuner des moissonneurs aux champs, avec de merveilleuse banitzas, le battage du grain, avec des bœufs ou des chevaux, la garde auprès de l’alambic qui distille l’eau de vie de prune dans un parfum enivrant au sens propre du terme, tandis qu’on grille sur la braise des épis de mais aux grains encore laiteux. A l’automne, la veillée, où l’on égrène le mais, on déroule les cocons de soie, on file la laine(je sais le faire), on tricote en chantant les vieilles chanson populaires. Ou encore le bruit des vers à soie qui croquent infatigablement les feuilles de mûrier qu’il faut renouveler sans cesse. Vie de la campagne immuable depuis des siècles. Ce n’est qu’à la fin du séjour qu’arriva l’électricité. Jusque là l’odeur de la lampe à pétrole était associée à l’éclairage nocturne. En dehors de l’école, je me fais de bons amis du village. On joue à des jeux qui doivent remonter au moyen age, avec des baguettes, des fuseaux, des galets, des boules de peau de cochon. Pendant ce temps le sort de la guerre se joue au loin, très loin.