Il y a des bavards dont la vie privée est exposée à tous les vents. D’autres travaillent toute une existence à côté de vous sans que rien ne transpire.

Quand j’étais chef de service à l’Hôpital Cochin, plusieurs Assistantes Sociales travaillaient avec nous. Personnes âgées sans famille, marginaux ou clandestins malades, clochards qu’il fallait à chaque séjour soigner, puis rééquiper de pied en cap. A chaque fois et à toute vitesse il fallait imaginer des solutions. L’une de nos assistantes, Madame S. faisait notre admiration : chaleureuse, efficace, imaginative, au courant de toutes les ficelles.

Un jour, vers la fin de mon mandat, elle me demanda rendez vous.

« Je prends ma retraite la semaine prochaine. Madame L prendra ma suite. Vous verrez, elle est épatante. Mais j’avais besoin de parler. Je crois que j’ai fait une grande bêtise dans ma vie. Il y a 30 ans, j’étais mariée avec un homme plutôt sympathique. J’étais Assistante Sociale et lui rédacteur dans une compagnie d’Assurances. Nous avions un petit garçon très intelligent. Mon employeur m’avait procuré une HLM bien placée à Paris. La vie s’écoulait sans grand tracas. C’était sans compter avec mes lectures. De par ma fonction j’étais devenue féministe. Il est impossible de ne pas l’être quand on assiste aux scènes de la vie où les femmes sont maltraitées de toutes les façon (c’était pire que maintenant). La lecture des journaux féminins me soutenait dans mes convictions. Un jour je fis un test. « Que vaut votre mari ? » Suit une longue liste d’items cotés par des points. Fait-il la vaisselle ? Vide-t-il la poubelle ? Lit il l’Equipe pendant que vous faites le ménage ? Va-t-il chercher le petit à l’école ? etc. Le score de mon mari n’était pas bon. La conclusion fut cinglante : ce macho mérite son divorce. Et je divorçai. Un peu à regret, car on s’entendait bien. Du reste 30 ans après on se voit toujours et on sort ensemble de temps en temps. Notre fils supporta mal la séparation. Il cessa brutalement de travailler à l’école. Un peu de délinquance, la drogue. Du reste, vous vous souvenez, vous m’avez trouvé une prise en charge pour adolescents en difficulté. Dieu merci, il a échappé au SIDA. Il est maintenant magasinier et partage sa vie avec une gentille fille. Mais il ne veut ni mariage ni enfants.

Je ne suis pas une séductrice. Je n’ai pas « refait ma vie ». Voilà. J’avais envie d’en parler ».

Elle m’a embrassé. Je ne l’ai jamais revue.