Au milieu des années 1970 j’étais Professeur à l’Hôpital Cochin. Le patron dont j’étais l’adjoint, un homme délicieux était un « intellectuel catholique ». Sa tâche était difficile car il fallait aider la hiérarchie à naviguer au milieu des innovations sociétales : contraception, avortement, procréation in vitro etc. Fonction difficile et peu fructueuse. Ses liens avec l’Archevêché étaient étroits. J’ai grâce à lui fait la connaissance d’ecclésiastiques remarquables et de jésuites qui s’étaient défroqués dans les années 68 (cherchez la femme) et qui gravitaient autour de l’Eglise. Un jour il vient me dire « Cher Ami, ils ont besoin de faire soigner un prélat venu de Rome. Prenez le vite en charge» D’accord, je lui donne un rendez-vous très proche. Peu de temps après, l’archevêché téléphone pour dire que c’est une erreur. Peu importe, le jour venu je me rends dans la salle d’attente. Une vision unique. Un petit homme fin et élégant. Sur la tête une calotte violette surmontée d’un chapeau épiscopal à large bord. Une bague à améthyste au doigt. Pour lire un pince-nez en or. Une soutane impeccable avec des ornements violets. De petites chaussures noires de bon faiseur. Il lit patiemment son bréviaire. Au temps du Smartphone, je l’aurais photographié en douce.

Dans le cabinet il est parfaitement à l’aise.

-Quelle est votre fonction, Mon Père ? (Je les appelle tous ainsi pour simplifier).

-Je suis envoyé par la Curie pour surveiller l’Eglise de France. Il s’y passe des drôles de choses vous savez…

-L’œil de Moscou ?

-En quelque sorte.

Je ne suis pas là pour poursuive un interrogatoire de police. Les plaintes médicales, n’ont rien d’inquiétant. Je prescris quelques examens biologiques. –Ah que je vous prévienne, j’ai été transfusé à la suite d’un accident et on m’a inoculé la syphilis qui a été traitée, mais il reste des stigmates sérologiques. -A la vérité je n’aurais jamais cherché la syphilis chez un prélat.

Le temps passe, mes soins médicaux se résument à peu de choses, car mon client ne boit, ne fume ni n’abuse des calories. Plusieurs années se sont écoulées. Nous sommes au début des années 80, il revient de vacances tout bronzé. Tout bronzé oui, mais intégralement bronzé. Il est très disert. « Notre colonie de vacances pour enfants nudistes a été très réussie ». Benêt que je suis, j’ai enfin compris. Je lui fais rapidement une sérologie du SIDA. Elle est positive. Je lui dis les précautions à prendre. « Mon père, il faut utiliser des préservatifs ». Il acquiesce sans rien dire. La suite est tristement prévisible. Le sida se développe dans les délais habituels, à une époque d’avant la trithérapie où nous sommes très démunis. Les complications s’accumulent, les souffrances sont terribles. Je le vois tous les jours, nous parlons longuement de choses et d’autres sans jamais aborder le mécanisme de sa contamination. Il a très peu de visites. De temps en temps, une religieuse discrète et craintive passe le voir sans demander de nouvelles. Son agonie est longue, pénible, douloureuse. Il meurt quelques mois avant l’apparition des traitements efficaces. Je ne sais pas s’il a demandé les secours de la religion.

Je n’ai jamais rien su de plus. Etait il un prêtre sorti des rails ou bien un pur escroc doté de talents de travestissement ? Interrogé, un de mes « contacts » à l’archevêché refusa de me répondre en lançant un regard horrifié qui renforce la première hypothèse. Paix à son âme.