PCB

Vous voulez « faire médecine » ? Sans avoir de famille médicale ? Est-ce raisonnable ? On vous disait encore cela dans les années 50. On pouvait tout à fait « faire médecine » comme on voulait, et quelle que soit votre origine. Pas de numerus clausus à l’entrée. La première année se déroulait à la faculté des sciences, rue Cuvier, en face du Jardin des Plantes. Cela s’appelait PCB : Physique, Chimie et Biologie. Un délice. La seule année de vie d’étudiant que j’au connue. Les cours avaient lieu de 8 à 10, les TP de 14 à 18. Dans l’intervalle, nous tenons nos états rue Mouffetard au café dit « Les 4 Sergents de la Rochelle ». On travaille et on discute. Les bistrotiers savent que nous ne pouvons pas consommer tout le temps : un café suffit pour la matinée. Le quartier de le Mouffe n’est pas encore devenu un repaire de « Bobos ». Nous partageons la vie avec tout un petit peuple charmant et alcoolisé. La tournée de Jojo, celle de Mimile, celle du petit Louis, suivie de celle du Patron. Bien sur, nous ne participons pas à ces libations de blanc sec ou de beaujolais. Si nous l’avions demandé, la patronne qui veille sur nous, l’aurait défendu. Rentré le soir à la maison, je bénéficie de la capacité de travail acquise en hypokhâgne pour ranger les cours du jour dans ma tête. C’est à peine s’il me faudra réviser pour les examens de fin d’année. Les cours ont lieu dans d’antiques locaux (ils sont encore debout). Dans la cour, une grande cabane : c’est l’endroit où Pierre et Marie Curie ont découvert la radioactivité. Les amphis sont dangereux. Un de nos profs de physique Félix Esclangon s’électrocutera mortellement en plein cours (mais c’était avec une autre section que la mienne). A la belle saison, le Jardin des Plantes est à nous. A 5 heures on peut voir nourrir le phoque. Le labyrinthe du jardin est idéal pour un flirt un peu poussé. Quelques maniaques apprennent le nom des plantes, mais ce n’est pas pour moi. Je fais la connaissance des premiers amis de fac : Cocheton qui redouble en raison d’amours tumultueuses, Bonhomme qui est mon premier ami au PCB, car c’est le cousin germain d’Alain Masson, et d’autres que j’ai perdus de vue, notamment Pierre Baud qui a épousé plus tard une fille Peugeot et dont nous avons un peu chahuté le mariage. L’un d’entre eux, Merpillat était de style populiste. Quand nous allions travailler chez lui, il évacuait sa mère aux cris de « Suzon, va te laver le cul ». On était un peu gênés. Mais la plupart de mes amis sont des enfants de la bourgeoisie provinciale. Ils ont un peu plus de fric que moi et possèdent des scooters (je suis toujours à l’arrière). Mais je ne puis les suivre partout, notamment pour les sorties nocturnes. Concerts de Jazz, sorties en boite, ce n’est pas pour moi. Comment je fais pour vivre ? A la maison j’ai le gîte et le couvert. Les petits boulots font le reste : leçons de latin ou de maths, les cancres ne manquent pas. Mes amitiés provinciales me valent de petits séjours à Bourges ou à Orléans : gastronomie et alcoolisation garanties.

A la maison je vis en tête à tête avec ma mère. Mon père enseigne en Allemagne, d’abord à Francfort, ensuite à Munich. Il terminera à Bochum. La vie avec ma mère n’est pas facile tous les jours. Elle discute et contredit sur tout. Surtout, en mère bulgare de style ancien, elle me surveille et m’épie, lit mon courrier visite mes papiers, à la recherche de traces de présence féminine. Tantôt je peste, tantôt je ris en douce. Le retour du père est un soulagement. Il est du reste assez souvent là : de février à mai, d’août à novembre. Et de juin à août c’est ma mère qui va en Allemagne.

L’année du PCB se termine en triomphe, mais nous avons déjà les yeux en médecine. Déjà au PCB, nous allons suivre des conférences, sortes de cours du soir où nous apprenons l’anatomie. Et dès le mois de septembre (la rentée est en novembre) on se présente à l’hôpital de notre futur stage. Habitant rue Championnet dans le 18°, je vais à l’hôpital Bichat dans le service de Médecine Interne. Vêtu d’une blouse trop blanche, je pousse timidement la porte de la salle Chantemesse (40 lits). Une infirmière au verbe haut (Madame Marie, elle sera ma surveillante plus tard) me met à la porte sans ménagement. Quand un homme de taille moyenne calme et souriant entouré d’un groupe de jeunes médecins me dit, « mais non, restez, c’est une bonne idée de venir ». C’est le professeur Henri Péquignot dont je serai le stagiaire, l’externe, l’interne, le chef de clinique et qui me nommera à l’agrégation.