Je n’ai pas l’ambition d’objectivité de l’historien, ni le souci esthétique du romancier. Je vais raconter comment la France m’est apparue deux ans après le fin de la guerre. La France pour un enfant bulgare de dix ans. Le pays est grand, prestigieux dans l’idée de ses citoyens. Mais dès le premier coup d’œil, apparaissent des rides et des cicatrices. Tout d’abord, l’ensemble est vieillot. Les voitures, les autobus, les boutons électriques, les téléphones (quand il y en a) datent d’avant la guerre 14-18. On n’a pas fait grand chose d’intelligent entre les deux guerres. La Bulgarie d’où je viens me fait figure d’un pays moderne. Ici quand on veut obtenir de l’eau tiède, on remplit le lavabo en mettant successivement l’eau chaude puis froide. En Bulgarie, il y a un robinet mélangeur. Avec la vieillerie, la crasse. Pas de ravalement depuis 1910. Toutes les nuances de gris sont représentées. Ajoutez à cela l’absence de couleurs (les matières plastiques colorées n’existent pas encore). Les films en noir et blanc qui passent dans les ciné-clubs sont très représentatifs de l’époque. Le nez a la même opinion que l’œil. Les maisons sentent mauvais. Pas de chiens ni de gaz d’échappement, mais la fumée du charbon, les odeurs de pourriture. Il y a encore quelques chevaux qui tirent des charrettes et dont le crottin procure une senteur rassurante. Dans les esprits, ce n’est pas net non plus. On glorifie la Résistance dont chacun a été membre. Au lycée Montaigne, mes camarades me prennent à part pour m’expliquer que leur père a été un des héros qui a chassé l’Allemand. Mais j’en sais déjà assez pour comprendre que c’est faux, et cette situation de mensonge me met mal à l’aise, comme elle dégoûtera plus d’un jeune et le poussera vers le communisme ou le gauchisme. Seules quelques personnes âgées osent dire ce qu’elles pensent et défendent le Maréchal Pétain. Leur franchise inspire une certaine sympathie. A la campagne, le retard est encore plus criant. Anes, chevaux, charrettes, charrues, faux, je ne suis pas dépaysé. Seul progrès : on ne moissonne pas avec une serpe, à la main, comme je l’ai fait en Bulgarie, mais avec une faux. L’électricité n’est pas partout, le téléphone, n’existe nulle part. Dans les maisons paysannes, tout le monde vit dans la pièce centrale, à coté de la cheminée, devant la comtoise. Le pépé trône, gouverne et continue de commenter la guerre 14. Ah, tu es bulgare ! Tu es donc un ennemi ( certains étaient des « poilus d’Orient » et avaient combattu sur le front de Salonique). On perçoit une régression. Curieuse impression pour un enfant qui n’a pas encore eu a réfléchir sur le destin des civilisations ! Les français partagent ce sentiment d’infériorité qu’inspirent la vétusté et la désuétude. Cela devient un vrai complexe. Tous ce qui est français est périmé, vaincu ; ce qui est bon, c’est allemand, américain voire anglais. Il faudra attendre les années 60 et 70 pour comprendre que les voitures anglaises ne marchent pas, que les français ont des trains, des avions et des fusées de qualité. Malgré tout il reste encore des bribes de cette mentalité (la « qualité allemande »). Ce sont les ultimes effets de la défaite de 1940.

L’état politique du pays est singulier. Les partis traditionnels et leur personnel qui ont gouverné depuis le début de la 3° République sont discrédités, les uns par la défaite, les autres par la Collaboration, certains par les deux. Deux grandes forces s’opposent au début. Les communistes qui revendiquent pour eux seuls la Résistance (il est interdit de parler du Pacte Germano-Soviétique de 1939) et le MRP(Mouvement Républicain Populaire), chrétien démocrate, dont les chefs sont des résistants. Bientôt apparaîtront le Gaullistes qui vont compliquer la donne. Le régime (c’est la IV° République) est une démocratie purement parlementaire. Le président de la République a tout juste le droit d’inaugurer des chrysanthèmes. Les gouvernements durent en moyenne 5-6 mois et tombent avec ou sans motif, renversés par le Parlement, car tout le monde veut être ministre. Désordre, corruption, petitesses s’étalent au grand jour. A l’étranger, tout le monde se gausse de nous. Les finances du pays sont mauvaises. On alimente les caisses avec deux grandes techniques. La première est l’inflation. Les prix dérapent de 5 à 10% par an, les salaires suivent ou précèdent, le petit épargnant est plumé. L’autre moteur est l’aide Américaine. En plus du plan Marshall, énorme vache à lait, il y a les aides au jour le jour. Dès qu’un nouveau gouvernement en nommé, le Président du Conseil va à Washington pour demander une rallonge de crédit, et l’obtient. On imagine dans ces conditions le degré d’indépendance de la politique. Et cependant, en grognant, nous ne nous rendons pas compte que la prospérité revient. Ce sont les fameuses « Trente Glorieuses » (45-75) qui vont propulser le pays au top mondial. Des guerres coloniales, je parlerai ailleurs.

Le climat intérieur est marqué par l’âpreté des conflits sociaux. L’opinion ouvrière, les syndicats, les partis de gauche ont une mentalité de lutte à mort. Le patron doit capituler en rase campagne. Négocier, c’est trahir. Les communistes font la politique du pire. Ruiner le système capitaliste favorise l’avènement du « socialisme réel ».. Pour cesser le travail, le motif importe peu. En général on demande de l’argent, parfois une mesure catégorielle. Parfois la raison est purement politique : contre le Général Ridgway qui commande l’OTAN. La plus grande grève part d’un faux bruit, elle dure 2 mois. En réalité beaucoup n’admettent pas que la France soit dans le monde « capitaliste »(cela veut dire que l’état n’est pas propriétaire de tout), ils travaillent à la collectivisation de l’économie (laquelle est déjà très collectivisée). Ils veulent tout nationaliser, jusqu’au petit commerce. Les grèves sont d’une ampleur et d’une violence incroyables. En 1947, les mineurs en grève dans le Nord (ils ont les meilleurs salaires et des rations alimentaires exceptionnelles) attaquent les préfectures. Le Ministre de l’intérieur, le socialiste Paul Ramadier crée les CRS pour l’occasion, on tire des deux côtés, les morts sont nombreux. Le « kit » habituel de la grève comporte SNCF, poste, téléphone, gaz et électricité. Et bien entendu les transports urbains. On coupe le gaz et l’électricité. Tous circulent à vélo ou dans des camions militaires. En 1952 on atteint le sommet. Le grève éclate pendant les vacances d’été ; le pays est totalement bloqué. Pour donner de ses nouvelles, on a recours aux annonces dans les journaux, qui sont pour l’occasion gratuites. On va jusqu’au journal et on écrit : « Charlotte X : je vais bien à la colonie de vacances, bonne nourriture, on rentre le 26 en autocar, bisous ». Très difficile de terminer cette grève, car elle est sans motif donc sans revendication à satisfaire ! En général quand la grève a mûri (environ 1 mois), on négocie. Augmentation des salaires, vite mangée par la hausse des prix, paiement plus où moins complet des jours de grève. Cette culture de la grève avec ou sans motif a perduré jusqu’à nos jours favorisée par le laxisme des patrons ou de l’état acceptent de payer de jours de grève. Dans les souvenirs de cette époque, le mot grève évoque les queues, les bousculades, les engueulades, la poussière, la sueur.

 

Comment mange-t-on ?

La guerre est encore proche, la pénurie alimentaire paraît exister, il existe un ministère du ravitaillement. On donne a chacun des tickets de rationnement qui permettent d’acheter de la nourriture à des prix fixés. Des faussaires impriment des faux tickets. En réalité, cela n’est sans doute plus nécessaire. Au marché noir (le double des prix avec des tickets) on trouve tout, en quantité phénoménale. Cependant par crainte d’une rechute de crise, et sans doute pour satisfaire les gros trafiquants, on poursuit le rationnement jusqu’en 1949. Quand la guerre de Corée éclate, tout le monde s’attend à un retour du rationnement. Les tickets sont imprimés, les gens font des stocks énormes. Finalement, il ne se passe rien. Mais pour ceux qui on vécu les pénuries de la guerre, la peur de manquer de vivres existe quelques part , et on se prend parfois à acheter plus que nécessaire. En 1950 quand éclate la guerre de Corée, les craintes de rationnement reviennent et l’on stocke : les kilos de sucre et les spaghettis finiront dans les caves au grand bonheur des souris. Mais la crainte de manquer demeure, chaque ménagère a des placards bien remplis. La guerre a rationné la nourriture. Il n’y a pas eu de famine en France, ni même de disette. Simplement on était correctement nourri, sans aller jusqu’à la satiété. Et sans gastronomie. Pas d’obésité donc, pas d’alcoolisme(les boissons nationales sont confisquées par les teutons) et pas de tabagisme(même cause). A la Libération, débâcle : on bouffe jusqu’à la nausée, les hôpitaux se remplissent de cirrhoses alcooliques et les fumeurs toussent à se fendre la poitrine. L’Occupation, c’était bon pour la santé.

 

Culture et loisirs

Pas de télé avant les années soixante. La culture populaire passe par la radio. Il y a 3 chaînes de l’état, et l’on tolère Radio Luxembourg et Monte Carlo (au sud), parce que l’émetteur est hors de France. L’information est soigneusement contrôlée et censurée. Pour les loisirs : des émissions – genre Michel Drucker-ou passent des chanteurs, des chansonniers, des imitateurs. C’est l’age d’or de la chanson française : Trenet, Montand, Gréco, Line Renaud, Bourvil et des tas d’autres. De très bons paroliers : de vrais poètes. Le cinéma est le divertissement roi. On s’y rend en famille, le samedi et surtout le dimanche. Il n’existe pas de complexes de salles, mais des cinémas isolés, du centre de Paris pour les films en exclusivité, et de délicieux cinémas de quartier, qui ont presque tous disparu. La séance comportait un court métrage, généralement documentaire, des actualités(les nouvelles de la semaine, disparues à cause de la télé). Puis avant le grand film, un entracte, histoire de vendre des esquimaux Gervais. Dans les cinémas de quartier, il y avait en plus une « attraction » avant l’entracte : illusionniste, humoriste, chanteur. Bien des artistes plus tard célèbres ont commencé ainsi. Le cinéma français finissait son age d’or, le cinéma américain arrivait en force. Il fallait rattraper le temps et voir tous les films qui n’avaient pu arriver pendant l’Occupation. Le théâtre n’a plus le même lustre qu’avant 40, mais il y a de bonnes choses. Jouvet finit sa carrière, en dents de scie. Jean Vilar triomphe à Chaillot avec un jeune premier qui joue bien mais qui est affligé d’une petite voix fluette : Gérard Philipe. La plupart sont communistes ou communisants par opportunisme et soumission à la force que représente le PC. Mais les spectacles coûtent cher et il faut se débrouiller : on attend que les films viennent dans les cinémas bon marché. Il y a des abonnements cheap pour écoliers et lycéens. Et puis couronnement des plaisirs, j’ai un abonnement de concerts : presque tous les dimanche matin, je vais au théâtre du Châtelet au concert Colonne où l’on donne invariablement la 5° symphonie de Beethoven et « Dans les steppes de l’Asie Centrale » de Borodine. C’est la que j’ai beaucoup retenu en Musique. Mais mon loisir principal est la lecture. Impossible d’acheter le moindre livre, tant ils sont chers pour nos bourses. Mais il y a la bibliothèque municipale. D’abord place du Panthéon dans le 5°, puis place Jules Joffrin, dans la mairie du 18°. On a droit d’emprunter 3 livres par carte d’abonnement. Avec celles de mes parents, je prends 9 livres par semaine, et en général, je les finis. La police parentale veut me faire coucher tôt. A l’hôtel, on peut lire sous les couvertures avec un lampe de poche (inconfortable et coûteux), mais dès que nous arrivons rue Championnet, je loge dans une chambre sous les toits, et là, c’est le pied. Je lis tout pèle mêle : littérature, histoire, politique, théâtre. C’est pour cela qu’encore maintenant, je me défends au « Trivial Poursuite »(quel nom idiot). Au lycée, je fais le nécessaire, mais sans excès. Je n’aurai le prix d’excellence qu’en terminal.