Première épreuve de la vie. Jusque là, je suis un enfant unique. Unique de mes parents, mais aussi unique de toute la famille.(ma cousine Boriana naît début novembre 1943). Comme je suis vif, remuant bavard, on me fait partout la fête. Mes bons mots sont répétés partout. On me conduit aux soirées de l’Alliance Française, place Slaveïkov. Je chante devant un parterre émerveillé une chanson de Joséphine Baker :

 » Paris, je t’aime

Je t’aime, je t’aime,

Avec ivresse,

Comme une maîtresse « 

Mais jamais de concurrence. A la rentrée, cela change. Il y a dans la classe trente neuf autres vedettes qui veulent se mettre en scène. L’école primaire française est rue Chipka, dans le quartier des diplomates. Actuellement elle est en partie détruite. Je m’y rends à pied, en compagnie de deux voisins. L’école est mixte, fait rare pour l’époque. Ce sont des bonnes sœurs qui dirigent, et pour la discipline, elles ne plaisantent pas. Tirage des oreilles et petites claques. A l’époque, c’est normal. Mes oreilles sont souvent rouges. En classe, je suis bavard et agité. Avec ma mémoire éponge, je peux apprendre une poésie après une simple lecture, cela agace. Dans la cour de récréation, je suis l’un des plus batailleurs, mais je ne suis généralement pas le plus fort : je rapporte souvent des bleus et des griffures. On travaille seulement le matin, à la façon allemande. Cours de 8h à 13h, ensuite on rentre. Les devoirs sont vite expédiés et on va jouer. En hiver je tire ma luge avec une ficelle jusqu’au jardin le plus proche, et on fait la queue pour escalader un monticule d’ou part la piste de descente. Là encore, des bosses et des bleus. Cette année scolaire n’aura qu’un trimestre. Pendant les vacances de Noël débutent les grands bombardements. Le dix janvier, c’est la première attaque. Je l’ai déjà racontée, je donne l’histoire en citation

Tous les ans, le 10 janvier, j’ai un coup de souvenir. Il en sera ainsi toute ma vie. Le 10 janvier 1944 vers midi, je jouais dans le jardin de la maison de la rue Asparouch. L’immeuble venait d’être construit, il n’y avait pas le moindre arbre, ni le moindre buisson dans le jardin. La neige recouvrait la ville dans un grand silence ouaté. Je jouais avec la neige-peut être à faire un bonhomme. Tout d’un coup, on entend la sirène qui indique une attaque aérienne. Elles étaient devenues banales et inoffensives au point que l’on ne descendait plus dans la cave. Brusquement tout s’est mis à trembler dans un bruit effroyable. Quelqu’un m’a pris par la peau du cou pour me fourrer dans la cave. Deux heures plus tard nous sommes ressortis, sonnés, pour voir : le soleil était encore la, mais il était gris. La neige avait couleur de cendre. Un coup d’œil dans le rue, même chose. Au bout de la rue, sur 6ti septemvri, il manque une maison, remplacée par un trou. la vivait un de mes copains de classe avec ses parents et sa sœur : on n’a même pas retrouve leurs os. La nuit suivante, même scénario. Nous sommes réveillés par la descente en parachute de jolies bombes éclairantes, qui précèdent le sifflement mauvais des bombes. Dans la cave, chacun rentre la tête dans les épaules. A l’oreille, on entend le cheminement interminable des bombes. Le sifflement s’amplifie, puis brusquement s’interrompt : la bombe traverse une maison. La votre ou celle du voisin ? Au petit matin les parents font un tour de la ville : des décombres et des morts partout.

 

La décision des parents est immédiate : il faut fuir. Nous irons vivre pendant dix jours chez le Professeur Arnaoudov à Kniajévo. De là les bombardements de Sofia sont féeriques. Dans l’immense maison du vieux professeur (elle existe toujours, à côté de celle des parents d’Aleko) se sont réunis une vingtaine de réfugiés, parents et amis. La fille cadette du vieux professeur est sans nouvelles de son amoureux. On ne le retrouvera jamais. Je suis éberlué par le spectacle du désespoir d’une grande personne. J’essaie de la consoler en lui racontant des histoires pour la distraire, cela marche un peu. Cette vie de réfugié ne peut pas durer indéfiniment. Et puis, Kniajévo reçoit aussi quelques bombes. Fin janvier à la nuit noire nous partons. Dans une immense Mercedes, on nous embarque ma tante Rada et Boriana, ma mère, ma grand mère et moi. Pierre et Kolyo restent rue Asparouch, ils ont leur travail. Ils vivront leurs nuits dans des abris pendant 3 mois. Notre objectif Zlatitza, est à 80km, mais il n’y a pas de route goudronnée, le chemin qui traverse la montagne est couvert de neige. Le voyage dure plusieurs heures. Au milieu de la nuit, on nous accueille à Zlatitza avec du thé chaud et de la « patcha »(fromage de tête). C’est le début de la vie au village. Cela durera 9 mois.