Quatre ans dans une chambre d’hôtel, c’est long ! 1947 à 1951.

Dans l’immédiate après-guerre il y avait à Paris une « crise du logement ». Une crise bien particulière. La fin de la guerre avait provoqué une affluence de nouveaux parisiens. Le nombre de logements n’avait pas augmenté. On ne construisit pas jusqu’aux années 60. Pour une raison qu’il faut retenir. En 1929, le Président Raymond Poincaré, devenu chef du gouvernement, avait eu une idée populaire : bloquer les loyers par la loi. En 1947 les locataires payaient en francs courants les mêmes loyers qu’en 1929, alors que l’inflation avait divisé par 100 la valeur de la monnaie (les salaires, bien entendu étaient revalorisés au fur et à mesure). Le loyer mensuel d’un appartement de 150m2 dans le 17e équivalait au prix de deux repas de restaurant. Avec ces loyers, il fallait entretenir les immeubles et payer les impôts. Les propriétaires perdaient de l’argent. Les appartements se vendaient pour rien… mais ils étaient occupés. On ne pouvait en aucune façon expulser un locataire contre son gré. Pour entrer comme locataire dans un appartement, il fallait payer à l’occupant (et non au propriétaire) la « reprise », une somme énorme que mes parents ne possédaient pas. On pouvait également obtenir des logements à l’aide d’un « piston » que mes parents n’avaient pas non plus.

Le salut vint de la famille Bernard. Je ferai un chapitre spécial sur cette famille qui a joué le rôle de la Providence pour nous trois. Madeleine Bernard, la sœur de notre bienfaiteur possédait un immeuble pouilleux dans le 18e Arrondissement, près de la porte de Clignancourt. Et dans cet immeuble, un appartement se libère, au 5e étage (à pied). Un paradis. Il y a là 3 pièces, entrée et cuisine. La salle à manger, la chambre des parents, le bureau de mon père. Moi, je vis dans une chambre de bonne au 6e étage. Les chambres sont petites (« logements ouvriers ») mais on est heureux. On se lave dans la cuisine : je recommande la technique du lavage des pieds dans l’évier. Une fois par semaine on va aux bains douches municipaux rue du Roi d’Alger. Un quart d’heure, pour un prix minime. Si on dépasse le temps le garçon de bain cogne à la porte de la cabine en hurlant. Le quartier n’est pas chic. En face l’atelier de montage des freins Westinghouse : toute la journée on entend des coups de frein pneumatique. Un peu plus loin une église en disgrâce : des prêtres ouvriers qui n’ont pas de fidèles et que la hiérarchie tolère mal. La nuit des chants arabes : les ouvriers Magrébins qui se promènent ont un peu bu. Mais pas d’insécurité. Les voisins sont hostiles mais corrects (« vous êtes des étrangers, pourquoi ne rentrez vous pas chez vous ? »). Sauf les deux locataires du 4e dont la porte arbore une plaque « Loiseau Giletière ». Je croyais à un nom de famille composé. En fait la mère et la fille sont giletières. Les grands tailleurs pour homme ne cousent que le veston. Pantalons et gilets sont faits par ces ouvrières à domicile qui travaillent jour et nuit pour satisfaire les commandes. Et on le devine, la paie est mince. Rondes, blanches faute d’exercice et de soleil, les deux femmes sont adorables. De nos jours, turcs et chinois font ces métiers dans le quartier du Sentier. Sur mon palier au 6e je côtoie un ménage typique d’ouvriers Mr et Mme Lestelle. Ils illustrent la condition ouvrière des années 50. Marx avait dit « la classe ouvrière se paupérise jusqu’à la paupérisation absolue ». Ainsi vaticinent aussi les experts du Parti Communiste Français. Mais voilà : on est dans les Trente Glorieuses. Le pouvoir d’achat ne cesse de progresser. Nos ouvriers se nourrissent de biftecks et montent au 6e des caisses de vin (pas comme nous). Bientôt ils achètent une vieille voiture et investissent dans une bicoque à la campagne. Tout en vilipendant les horreurs du capitalisme dont les jours sont comptés grâce aux luttes des travailleurs. Je ne dis rien, mais je commence à réfléchir sur l’économie.

Nous avons une concierge dont la vie nous déchire le cœur. A notre arrivée, c’est une jeune mariée rayonnante. Bientôt nait un petit garçon charmant. Mais le mari, un ouvrier d’aspect sympathique, abandonne le ménage, et notre malheureuse concierge commence à faire le trottoir à la sortie du métro Porte de Clignancourt. Quand on se rencontre au métro, nous détournons la tête elle et moi.

Mon père est devenu chercheur au CNRS. Il travaille sur « le Génie du Christianisme » de Chateaubriand. Il passe ses journées à la Bibliothèque Nationale, rue de Richelieu. Quand j’ai le temps je vais l’aider, contre une modeste rémunération, à dépouiller des textes dans de vieux livres poussiéreux que nous apportent des employés revêches. Cette vie de chercheur le rend malheureux. Il ne peut enseigner, ce qu’il aime et fait bien. Et puis, pour être renouvelé, tous les 2 ou 3 ans, il doit subir l’humiliation d’une comparution devant une commission. Un de ses amis, Professeur en Allemagne lui propose un poste de Professeur titulaire à La fac des lettres de Francfort. Il saute sur l’occasion. A défaut d’enseigner aux USA qui était son rêve, le voilà « Herr Professor ». Il ira ensuite à Munich, à Cologne pour finir à Bochum, où il sera l’un des fondateurs de la « Ruhr Universität ». Il aura un domicile en Allemagne dont restent quelques meubles à Maray. La vie avec ma mère ne se passe pas mal, car les vacances universitaires ne tombent pas au même moment dans les deux pays et leur séparation ne dépasse pas 3 mois par an.

Ma mère est devenue lectrice de Bulgare à l’Ecole des Langues Orientales Vivantes, un établissement d’enseignement supérieur situé rue de Lille dans le 7e Arrondissement (actuellement INALCO). Elle y est l’assistante du Pr. Roger Bernard, notre grand bienfaiteur. Le Pr Bernard est un grand linguiste qui connaît la grammaire, mais parle mal la langue. Les deux se complètent. Peu de gens ont une motivation pour apprendre le bulgare. Quelques futurs diplomates curieux, des linguistes. Mais la vague déferle. Par amour du communisme soviétiques beaucoup de jeunes apprennent le russe. Or l’obtention du diplôme de l’école veut qu’on fasse une deuxième langue slave. Les voilà donc inscrits au bulgare, langue difficile à la grammaire complexe. Beaucoup iront en vacances en Bulgarie (pour les touristes, la souffrance sous le communisme n’est pas perçue). Certains contracteront des amours balnéaires : coups de foudre entre un partenaire tombé sous le charme slave et une dame qu’une expatriation à l’Ouest séduit. Il y aura beaucoup de désillusions.

Collège et lycée. Mon temps de collège se passe alors que nous vivons à l’Hôtel. Tous les matins, je traverse le jardin du Luxembourg en me souvenant d’Anatole France, qui a décrit le même trajet lors de son enfance (« mais ne fais pas comme lui, dit mon père, car grand écrivain ou pas, il n’a pas eu le bac »). Je me rends au Lycée Montaigne, qui à cette époque est un collège. Garçons et filles, mais séparés. En seconde les filles vont à Fénelon, les garçons à Louis le Grand. En Mai 1947 j’ai réussi l’examen d’entrée en sixième, et j’ai déjà raconté ce que je dois à Monsieur Robert, mon instituteur de l’école communale de la rue Cujas. Mon arrivée à Montaigne est tout sauf un triomphe. Je porte le « kojouh », un gilet en peau de mouton qui a gardé le parfum de son premier propriétaire. « Sus au bulgare » hurlent mes condisciples et se relaient pour me donner coups de pied et de poing. Je me défends. Tous les jours je rentre déchiré et un peu sanglant. Mais on se lasse et je suis remplacé dans le rôle de martyr par un malheureux enfant obèse, dénommé Lyons que ses parents retireront du collège. J’acquiers l’idée que l’homme n’est pas naturellement bon. Au collège Montaigne, les études sont bonnes, sauf en Anglais (le Professeur Monsieur Le Bras ne sait par parler la langue). Plusieurs professeurs sont les auteurs des manuels que nous utilisons. Ils pratiquent l’enseignement à l’usage des bons élèves, ne cessant d’exprimer leur mépris à l’endroit des médiocres et des cancres. Je rencontrerai souvent cette attitude. Pour ma part, je suis bon élève, mais sans plus : « Tableau d’Honneur » parfois « Encouragements ». Je n’obtiendrai « les Félicitations » qu’en terminale. En effet, je souffre de deux addictions : la lecture et la radio. La lecture est possible grâce aux trésors de Bibliothèques Municipales, de pures merveilles. Romans historiques, récits de guerre, j’avale 4 à 5 livres par semaine. Quant à la radio c’est un vice envahissant : j’écoute les émissions de variétés et les débats politique dès que la surveillance de mes parents faiblit. La radio est une drogue, de nos jours remplacée par la télé et Internet. On écoute des chansons : c’est l’âge d’or. Charles Trénet, Yves Montand, Edith Piaf, Les Compagnons de la Chanson, le Frères Jacques, Line Renaud (à qui j’ai parlé hier le 25 mai 2016), et beaucoup d’autres aujourd’hui oubliés. Brassens et Gainsbourg c’est plus tard. Le soir ce sont de grandes émissions publiques (elles continueront à la télé) comportant chanteurs, humoristes imitateurs, comédiens. La radio appartient au service public, sauf « Radio Luxembourg » sévèrement surveillée par le pouvoir. Rappelons nous que la libération des ondes date de Mitterrand en 1981.

Au lycée, je vais à Louis Le Grand. 20 minutes de métro à partir de la Porte de Clignancourt. On est fier d’être le condisciple de Molière, de Voltaire, de Hugo, (un peu moins de Robespierre) et de beaucoup d’autres. C’est un très bon lycée, mais pas autant que de nos jours. Il y a des cancres et des chahuteurs. On punit dur : des heures de « colle », 8 le jeudi (c’est le jour de congé à l’époque), seulement 6 le dimanche. Arrivée en retard (quand la sonnerie de début s’arrête) 2 heures, chahut en classe, 4 heures etc. Et en colle on est nombreux. Une année, je suis « viré » de la cantine à la suite d’une bataille de purée. La discipline est aux mains d’une équipe de corces. A la porte du lycée siège Maraninchi qui vous donne deux heures de colle dès 30 secondes de retard. Luciani arpente les couloirs à la chasse de contrevenants et d’élèves mis à la porte de leur classe par le professeur. Tomasini surveille permanences et colles. Il exerce un second métier : retoucheur de photos pornographiques. Le sport consista à s’avancer à pas de loup pour arriver en vue de son travail (en général une dame qui écarte les cuisses) et de dire au dernier moment « m’sieur est ce que je peux aller aux toilettes ? »

Parmi les élèves que je côtoie ou que je fréquente beaucoup sont actuellement dans le Who’s Who : hommes politiques, acteurs, professeurs de faculté, notabilités en tous genres, y compris l’actuel Président du Cameroun ! La qualité de l’enseignement est excellente, beaucoup de nos professeurs sont des vedettes de la vie intellectuelle et l’on est fier de voir leurs noms à la devanture des librairies ou au sommaire des grandes revues. Je deviens un très bon élève, je n’écoute plus la radio, la politique me passionne modérément, mais de temps en temps nous nous battons avec les « fachos » de la fac de droit voisine dont je remarque le chef : Jean-Marie Le Pen. Je participe à presque tous les Concours Généraux, sans y rien gagner. Le bac est une formalité, j’obtiens la mention Très Bien.

Que faire ensuite ? Deux options me tentent : Normale Sup pour devenir archéologue ou bien la médecine. Je fais une année d’hypokhâgne. Je suis un élève moyen, car les condisciples sont très forts. On me laisse passer en khâgne mais je ne suis pas certain de réussir facilement le concours. Après un été d’hésitation, et de mal au ventre, sans doute dû au stress, je me fais opérer de l’appendicite (sans doute à tort) et je m’inscris en Médecine.