Je vais écrire un récit linéaire de l’histoire. Beaucoup de sujets feront l’objet de récits séparés.

Mon Père avant le mariage.

Mon père Pierre Parouchev (c’est le patronyme, prénom du père) Christophorov est né à Varna en Avril 1908. La date exacte est imprécise, car il est né sous le calendrier Julien. En 1917 les pays de l’Est ont enfin rejoint le calendrier Grégorien. Ce qui fait soit dit en passant que la Révolution russe d’Octobre a en fait eu lieu en novembre. Son père Parouch était entrepreneur en menuiserie, assez prospère semble-t-il. Il aurait le premier eu une automobile dans sa ville (on doit se méfier de cette affirmation, elle est trop fréquente dans les biographies). Une sœur cadette nait en 1910. Le père meurt très jeune, en 1912 d’une méningite cérébro-spinale. Mes deux grands pères sont morts avant l’âge d’une maladie actuellement curable. La mère de mon père, que je n’ai jamais connue, très candide, est vite dépouillée de ses biens par les beaux frères et cousins (« signe ici, donne moi cela »). Elle se trouve bientôt sans ressources et épouse un artisan cordonnier avec lequel elle aura un fils. Le couple émigre en Roumanie, à Bucarest, où vit une importante colonie bulgare. La vie est difficile dans la pauvreté. Le beau-père boit et tape. Un beau jour la mère lève le pied en laissant 3 enfants et un mari. On n’en reparlera plus jamais. Dur de se retrouver à 12 ans l’ainé de trois enfants, avec un beau-père difficile. Comme l’argent manque, mon père travaille comme typo dans une imprimerie tout en poursuivant ses études. Il est brillant élève. Des épisodes qui marquent à jamais. Dans les années 20, la fratrie se sépare. Mon père et sa sœur rentrent à Varna et sont pris en charge par deux tantes, les sœurs de Parouch, le père. Avec les tantes, cela ne se passe pas très bien. Je n’en saurai jamais davantage. Ma tante Rada sera élevée par les sœurs françaises et échappera de peu à la vie religieuse. Je ne la verrai que 50 ans plus tard. Le demi-frère est perdu de vue. Mon père ne voudra jamais revoir sa famille. Pourquoi ?

A Varna, mon père se révèle un élève exceptionnel, vraiment exceptionnel. Il est beau, intelligent, fort dans tous les domaines. Il se lie d’amitié avec un groupe de jeunes qui deviendront plus tard d’éminents personnages du régime communiste. Plus tard, ils lui permettront de quitter le pays. Lui même n’entrera jamais au Parti. Il me reste de cette époque deux ou trois photos-portrais ainsi qu’une scène de plage ou il apparaît, impérial, au milieu d’un groupe de jeunes gens.

Vient le temps des études supérieures. Il faut aller à Sofia. Mon père est boursier ; il loge dans un home pour étudiants doués organisé par un philanthrope riche Monsieur Guéchev, sis rue Graf Ignatiev, au centre de la ville (aujourd’hui démoli). Il s’y fera de grandes amitiés. A l’université il brille encore plus fort. Il est encore le meilleur. Son choix s’est porté sur la « Philologie Romane », une entité connue en Europe Centrale et qui réunit les langues latines : Français, Italien, Espagnol, Roumain. Il parlera couramment ces langues à l’exception de l’Espagnol. Mais c’est le Français qui l’attire. La Bulgarie est mal avec les vainqueurs de la guerre 14. Elle a été du côté des Allemands. Pour les Français, les Bulgares sont des ennemis. Néanmoins l’Institut Français (à l’époque « Alliance Française ») est très actif. Son directeur, Monsieur Georges Hateau, un ancien normalien, remarque mon père et lui obtient de passer 2 ans à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm. Pierre sera donc normalien. C’est à cette époque, avant de partir pour la France, qu’il se lie avec la meilleure étudiante en Français, Nadejda (Nadia) Pentcheva Grigorova, ma future mère. Nous aurons à revenir sur le sujet. 1934-1936 à Normale Sup, mon père ne chôme pas. Il écrit sa Thèse de Doctorat sur le plus grand écrivain bulgare, Ivan Vazov (dont la nièce fut la meilleure amie de ma mère). Le doctorat se compose d’une thèse principale et d’une thèse secondaire, deux gros et beaux livres. Son directeur de thèse est le Professeur André Mazon qui fournira un de mes prénoms. En même temps il se marie avec Nadia Grigorova. Ils vivent rue Thoullier perpendiculaire de la rue Soufflot à l’hôtel Thoullier, aujourd’hui disparu ou le révolutionnaire Carlos assassinera 50 ans plus tard un commissaire de police. C’est dans cet hôtel que j’ai probablement été conçu.

 

Ma mère, avant de se marier.

Ma mère est la fille d’un couple un peu original. La mère, ma grand-mère Milana, née en 1883 fut une des premières institutrices du pays. Une très belle femme en son temps dont nous possédons un magnifique portrait avec chapeau et voilette. Elle tombe amoureuse de mon grand père, Pentcho (encore un de mes prénoms) originaire de Panagiourichté, un haut fonctionnaire au ministère de la guerre de quinze ans plus âgé qu’elle. Opposition de son beau-père (la mère de Milana s’était remariée après un veuvage) qui voulait la marier à un de ses amis ! Le couple aura deux enfants, Nadia, née en 1909 qui est l’ainée et Rada, cadette de 2 ans. Le grand père Pentcho est victime de la guerre : refusant d’entrer dans uns combine douteuse avec ses collègues, ces derniers l’accusent de corruption (situation fréquente). L’enquête judiciaire le blanchira, mais il ne s’en remettra pas, contractera une Maladie de Basedow (souvent déclenchée par les émotions) et mourra en 1921, laissant une veuve et deux enfants. Après sa mort les journaux lui font un éloge tardif. Les 3 femmes vivent dans la maison familiale au centre de la ville, au 58 rue Asparouh où s’élève maintenant un petit immeuble où nous avons un appartement. Elles vivent dans la gêne, car la famille a dépouillé ma grand-mère, laquelle entretient avec ce qui lui reste une pléiade de clochards et de tapeurs. Les deux sœurs sont de élèves et des étudiantes modèles, toujours premières en tout. Un peu « bas bleues », s’amourachant plus souvent de leurs professeurs que de leurs contemporains. L’un de ces professeurs, un écrivain célèbre, Boyan Penev a sans doute fourni mon prénom. Tout se passe sur le mode platonique, cela va de soi. Elles vivront jusqu’à la fin de leur vie avec des amies d’enfance connues à l’école primaire, leur « compagnie » comme on dit là bas. Ma tante Rada deviendra une grande latiniste. Sa vie malheureuse méritera une autre narration. Quant à ma mère, elle sera la championne de la philologie romane, un an après mon père.

Une petite anecdote pour sentir l’air du temps. La meilleure amie de ma mère, Binka Vazova, la nièce de l’écrivain national est à Prague, à la fin des années 20. Son père y est ambassadeur. Elle tombe amoureuse d’un grand et beau jeune bulgare. Rien ne se passe. Rentrée en Bulgarie, elle fait un mariage de dépit avec un homme qu’elle n’aime pas, qu’elle méprise et qu’elle trompera. A l’âge de 85 ans (elle vivra jusqu’à 99) elle rencontre l’ex-beau jeune homme. Chère amie, lui dit-il, j’étais follement amoureux de vous ! Moi aussi !

Mariage. Histoire de la famille

A Paris en avril 1935, on ne peut se marier à l’église orthodoxe russe, car c’est le carême (à moins de payer un gros bakchich). On se marie donc à l’église protestante américaine où l’on ne fait pas de façons. Une fois rentrés en Bulgarie, ils doivent se re-marier car l’église orthodoxe ne reconnaît pas le mariage protestant. Avec le mariage civil à la mairie du 5e, cela fait 3 mariages (il n’y avait pas de mariage civil en Bulgarie). Je viens au monde le 11 septembre 1936 (la même date, jour, mois, année que mon épouse Anne) à l’Hôpital Tarnier, dans une pièce où se tiennent aujourd’hui les réunions d’une commission où je siège. (Où êtes vous né cher ami, en France ou en Bulgarie ? En France, dans cette pièce ! ). A l’âge de 15 jours, retour en Bulgarie. Etre né à Paris m’a beaucoup aidé par la suite.

Bulgarie

Le jeune couple s‘installe à Sofia. Ma mère est professeur(e) de français dans un lycée, mon père assistant à l’université. Très rapidement mon père est recruté par le directeur de l’American College de Sofia, situé à Siméonovo, un village des environs, sur le flanc de la montagne. Actuellement le collège a rouvert, englobé dans la ville. Le collège est un établissement secondaire, pensionnat mixte, qui réunit les enfants de la bonne bourgeoisie, et notamment les juifs. La guerre venue, plupart des élèves partiront aux USA. Le restant fera de longs séjours au Goulag pour avoir été formé par les américains. Mon père et ma mère enseignent le français. La paie est bonne. Mon père est adoré de ses élèves. La vie est agréable, nous vivons dans une belle maison au milieu du campus. J’ai une vieille photo où je suis au milieu d’un groupe d’élèves. C’est là que j’ai vécu une expérience de noyade racontée ailleurs. La vie à l’américaine ravit mon père qui rêvera toute sa vie d’aller vivre aux States. Cette vie américaine, ma mère la prend en horreur, avec ses obligation mondaines qu’elle juge superficielle et les amitiés qu’elle juge factices et hypocrites. Cela pèsera dans l’avenir.

  1. La guerre débute en Septembre. Mon père quitte l’Américain (il fermera en 1941) pour devenir « docent » (maitre de conférences) à l’université. Ma mère retrouve son lycée et ses amies. Nous emménageons dans l’immeuble de la rue Asparouh qui a remplacé la vielle maison de la grand-mère. Selon les habitudes bulgares, la grand-mère Milana (maman de ma mère) vit avec nous. Une nouvelle existence. La guerre vient rapidement. La défaite de la France en mai 40 est mon premier souvenir dramatique. Pour mon père, s’est une tragédie. En pyjama, pendu à la radio, il pleure. Les Français ne savent pas à quel point on peut aimer leur pays. En 1941, à la suite d’une bêtise italienne (Mussolini attaque la Grèce, mas ses troupes prennent la fuite devant les grecs), les Allemands occupent la Grèce, et par la même occasion la Bulgarie. Mon vélo sera entretenu et réparé par les soldats allemands qui logent à 100m de chez nous. Cette occupation est amicale, les bulgares sont alliés de l’Axe, en guerre avec l’Angleterre et les USA. Ils le paieront cher.

Pour mon père la situation politique est difficile. Tous ses amis sont germanophiles (y compris les communistes). Il est suspect et la police le convoque de temps en temps pour le cuisiner. Il reste fidèle à la France. Je me souviens d’une fête à l’Alliance Française, sous le regard d’un portrait portant képi, sans doute le Maréchal Pétain. Profitant de mes talents, on me fait chanter à 5 ans une chanson de Joséphine Baker : « Paris, je t’aime, je t’aime je t’aime, avec ivresse, comme une maitresse ». La guerre continue. Les bulgares n’entreront pas dans le conflit contre les russes (amitié slave). La police est venue plomber le bouton des ondes courtes de la radio. Aussitôt déplombé. La radio de Londres en français est notre poumon.

A l’âge de 7 ans, en septembre 1943 j’entre à l’école des bonnes sœurs françaises de la rue Chipka. Cette école je la vois toujours quand nous rendons visite à nos amis Matov : ils habitent en face. Je vais tout seul à l’école qui est à 3 km de chez nous. Je suis à l’aise car j’ai appris à lire tout seul vers 5 ans et je lis des livres d’aventures (Chasseurs de Girafes de Mayne Reid, un auteur dont j’apprendrai plus tard qu’il n’a jamais pis les pieds en Afrique). Comme je sais tout, je suis assez énervant. Cette scolarité idyllique va prendre fin le 10 Janvier 1944. J’ai une pensée particulière tous les ans à cette date du 10 Janvier. Américains et Britanniques débutent leur programme de bombardements des civils. J’ai déjà décrit cet épisode. Quand nous sortons de l’abri, plusieurs maisons d’alentour sont détruites et deux de mes compagnons de jeu ont disparu. L’enfance est finie.

Les bombardements continuent. Le jour les Américains, la nuit les Britanniques. On passe sa vie dans la cave à trembler. Les bombes sifflent en tombant. Le sifflet s’arrête à l’impact. Pendant une fraction de seconde vous ne savez pas si c’est pour vous ou pour le voisin. La vie est intenable. Nous passons une semaine chez le « Patron » de mon père, le Professeur Arnaoudov dans une banlieue épargnée à Kniajevo, puis par une nuit noire (les lumières sont interdites) nous allons à Zlatitza, au pied du Balkan où nous vivrons jusqu’en Octobre 1944. Je dis nous, car dans la grande Mercedes s’empilent avec moi ma mère, ma grand-mère, ma tante Rada et sa fille Boriana qui vient de naître ainsi que Grozda la belle-mère de Rada. Les hommes c’est à dire mon père et le mari de Rada, Nicolas (Kolio) restent travailler à Sofia et mènent une vie de guerre : travail le jour, sommeil la nuit dans des abris.

Je raconte ailleurs ma vie à la campagne. Une expérience unique. Après une courte tentative à l’école du village, il est décidé que j’étudierai à la maison avec ma mère. En effet à l’école du village les enfants sont illettrés, grands et costauds. Ils ne supportent pas le chétif citadin qui sait tout. Je rentre presque chaque jour en sang, déchiré.

La vie à la campagne est douce. Pas de pénurie alimentaire comme en ville. L’université de Sofia est transférée dans une ville de province, Sliven qui est à l’abri des bombes. Ma mère refuse de suivre son mari, préférant rester auprès de sa sœur. Ce sera une erreur lourde de conséquences : mon père sera sensible aux charmes de quelque étudiantes.

Le 8 septembre 1944 l’URSS déclare la guerre à la Bulgarie et occupe le pays. Les Allemands se retirent de la péninsule balkanique sans combattre. Le 9 septembre c’est l’invasion soviétique. A Zlatitza, parmi les enfants qui agitent des drapeaux soviétiques au passage des russes, on peut me reconnaître. L’occupation, bien qu’amicale est digne de la soldatesque russe : viols, vols et meurtres par des soldats ivres. Puis la situation se normalise : nous rentrons à Sofia.

S’en suit alors une période étrange, transition vers le « socialisme ». L’économie est encore libre. En politique, les communistes dominent mais il y a des partis d’opposition. Il y a de petits contingents d’occupation anglais et américains et les gens espèrent qu’ils garantiront vraie démocratie. Les yeux de mon père s’ouvrent lors d’un dîner diplomatique. Il a un conciliabule avec un jeune diplomate britannique qui sera célèbre plus tard. «  Vous n’allez pas nous laisser sous l’occupation des Russes qui installent le communisme ! » « Si monsieur. Ici nous n’avons pas voix au chapitre, le domaine est cédé aux Russes. Nous faisons mine de défendre les démocrates, mais nous ne pourrons rien. Si vous voulez échapper au communisme, partez ». Mon père a compris.

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Curieusement cette période est le seul moment de prospérité de mon père. Il enseigne à l’université et donne des cours à l’Alliance Française. Il a l’idée d’écrire une grammaire et une phonétique française, deux volumes, car le pays n’à plus de manuels corrects. Pour l’édition il s’adresse à un éditeur ami d’enfance, Georges Batakliev. Ce dernier est tellement avare qu’il lui propose 5% d’honoraires (la normale est 10%). Mon père décide d’éditer seul, à compte d’auteur. C’est le Far West. Il faut trouver du papier et empêcher les imprimeurs de le voler (je prends ma garde de surveillance). Pour shunter les libraires on démarche les professeurs de français de tous les lycées. C’est eux qui feront la vente au détail. Une fois imprimés et brochés, les ballots de livres sont chargés sur une carriole à chevaux qui les mène à la gare. Je suis juché sur la charrette, car le conducteur tzigane n’est pas sûr. Et mon père pour la première fois (et la dernière) aura de l’argent devant lui. 1945 et 1946 nous passons de somptueuses vacances au bord de la mer à Baltchik. Opulence de courte durée. Pour mettre fin à notre prospérité les communistes appliquent une recette que nous ne connaissions pas : changement de la monnaie. Une semaine avant notre départ en France, on change la monnaie. Un nouveau lev pour deux anciens. Tous les avoirs supérieurs à une certaine somme (assez faible) sont confisqués. Une manière efficace d’éviter le capitalisme. Les gens comprendront la leçon : désormais on stocke des Louis, des dollars, pas de levas.

Pour en finir avec la politique, cet état transitoire va prendre fin avec la signature du traité de Paris qui met fin à l’état de guerre des pays de l’Ouest avec la Bulgarie. Brutalement les communistes s’emparent complétement du pouvoir, pendent le chef de l’opposition Nicolas Petkov et commencent les déportations. Le goulag se remplit. A ce moment nous sommes à Paris.

 

En France

Décider de partir ne suffit pas. Il faut obtenir passeports et visas. C’est particulièrement difficile quand toute la famille part. Habituellement on doit laisser quelqu’un conjoint ou enfant en « garantie ». Les amis communistes de mon père donneront un coup de main. Et mon père est considéré, à juste titre, comme antifachiste (on prononce comme cela). Tout se passe dans le secret. Les meilleurs amis peuvent vous dénoncer et tout est annulé. Nous parton un lundi matin. Le dimanche soir à 21h mes parents donnent un cocktail pour dire au revoir (pas adieu). Un éventuel dénonciateur n’aura pas le temps d’agir. Le démarrage du train ne garantit pas le salut. La police politique peut se réveiller en retard. On vous descend du train à la frontière yougoslave, à Belgrade ou bien à Zagreb. Le soulagement vient à Trieste quand un soldat britannique pousse la porte du compartiment. Pour la première fois de ma vie je voyage en wagon-lit.

Crise ou pas, on fait une escale de 3 jours à Venise. Un émerveillement définitif devant la beauté de la ville. Mais aussi d’autres découvertes : pour la première fois je mange du chocolat ainsi qu’une orange. Et, première également, on m’achète une balle en caoutchouc de la taille d’une pomme.

Le 31 Mars 1947, nous arrivons le matin à la Gare de Lyon à Paris. C’est une date fondatrice. Je passe plusieurs heures à garder les bagages dans la salle d’attente des 2e classe (Les chemins de fer à l’époque ont 3 classes). Enfin, au milieu de l’après midi, les parents viennent me chercher : ils ont trouvé une chambre d’hôtel à l’Hôtel du Luxembourg, 12 rue Royer Collard dans le 5e. Nous y resterons 4 ans, d’abord dans une grande chambre, ensuite dans une chambre coupée en deux par une mince cloison. C’est un hôtel typique du quartier. Sur la rue, de grandes chambres pour les voyageurs, dont l’inévitable « Chambre de Rendez-Vous ». Au fond, les chambres louées au mois. Les locataires sont des gens modestes, souvent en retard pour leur loyer. Je ferai un récit particulier sur cet établissement. Dans la cour, Paulette et Roger Ferreboeuf, les enfants du gérant (un aveyronnais un peu alcoolisé) jouent avec moi et commentent la vie qui se déroule. Je les suivrai dans leur existence pendant assez longtemps. Dans la journée le son des radios emplit la cour. La nuit nous sommes bercés au son des balalaïkas provenant d’un cabaret russe, Le Coq d’Or, sis rue Malebranche. De nos jours l’hôtel a fermé : on a crée une résidence pour Bobos en restructurant les chambres. Un jour j’ai rencontré un patient qui vivait dans notre ancien « appartement ».

La vie rue Royer Collard est bien organisée. Dans la première chambre de 12 mètres carrés, mon lit, le bureau de mon père et un fauteuil Louis XIII dont les bras soutiennent une planche transversale sur laquelle je fais mes devoirs (j’ai toujours ce fauteuil). La deuxième chambre de 10 mètres carrés contient le lavabo, une table où se trouve le réchaud alcool qui cuit nos repas et enfin le lit des parents. Les toilettes sont à l’étage. Une femme de ménage moustachue, Gillette, nettoie les chambres, fait un peu de marché noir (le rationnement existe encore) et loue ses charmes aux locataires esseulés. On se lave dans le lavabo et on se rend une fois par semaine aux Bains Douches municipaux, rue Lacepède. Quand mon chef de troupe Unioniste (protestant) Michel Rocard, déjà marxiste, rend visite à mes parents, il a un choc : il habite Boulevard Saint Michel dans un immense appartement Haussmannien.

La première année mon père est boursier du gouvernement français. La bourse est maigre, mais permet de vivre. La deuxième année il trouve un poste de chercheur au CNRS et commence un travail sur Chateaubriand. Il passe sa vie à la Bibliothèque Nationale, rue de Richelieu. Il est très mal reçu par ses anciens camarades de la rue d’Ulm qui sont tous communistes ou au moins compagnons de route. Ils le considèrent comme un ennemi du peuple fuyant le paradis socialiste. Je n’oublierai jamais la visite chez un de ses « cothurnes » (compagnon de chambre) qui est devenu depuis un philosophe célèbre. J’accompagnais mon père. Le philosophe nous a reçus sur le palier, refusant de nous faire entrer. Mon père a eu les larmes aux yeux. Je n’ai pas beaucoup de tendresse pour les intellectuels de gauche. Grâce au Professeur Roger Bernard ma mère a trouvé une place de lectrice de bulgare à l’Ecole Nationale des Langues Orientales Vivantes, les Langues O (aujourd’hui INALCO). De cette façon, acceptant la pauvreté, mes parents sont restés dans le domaine intellectuel, alors que la plupart des émigrés bulgares de l’époque trouvaient du travail dans le monde commercial.

Et moi ? Dès avril 1947, je vais à l’école communale de la rue Cujas. J’apprends vite, en trois mois, ce qui me manque en Français. Tous les matins, de 7 à 8, notre instituteur Monsieur Robert (que je n’oublie jamais dans mes pensées) nous prépare, gratuitement, à l’examen d’entrée en sixième. Je suis reçu, et pendant 4 ans je me rendrai tous les matins au lycée Montaigne, traversant le Luxembourg, joyeux d’être sur les pas d’Anatole France qui a décrit le même trajet. Dans ce temps là Montaigne était un collège pour filles et garçons (séparés). En seconde les garçons allaient à Louis le Grand et les filles à Fénelon. Je suis un bon élève, sans plus. J’ai beaucoup de facilités en tout, mais je suis rêveur et j’ai une passion, la lecture. La bibliothèque municipale de 5e, place du Panthéon n’a pas de meilleur client. J’emprunte le maximum permis : 6 livres par semaine. Je dévore tout ce qui s’imprime. Pour la scolarité, il faudra attendre la terminale pour que je dépasse celui qui est mon rival depuis la 6e, Frantz Fabre ! Je ferai un chapitre spécial sur la scolarité.

Ainsi va la vie pendant l’année scolaire, mais que faire des vacances ? Notre train de vie ne permet même pas de penser à une villégiature. Le bon samaritain se présente : c’est le Professeur Roger Bernard. Je ferai un chapitre spécial sur la famille Bernard. Le Professeur Bernard est un protestant de grande classe, normalien, agrégé de grammaire qui est devenu professeur de Bulgare aux Langues O. Touché de nous voir vivre difficilement, il nous prête chaque année et pour 3 mois son pavillon de banlieue à Meudon. Les vacances scolaires durant 3 mois, et les universitaires 4, il passe ses vacances dans sa maison natale, près de Valence. Pour moi, c’est le Paradis. Un grand jardin, une vaste bibliothèque, le bois de Meudon-Chaville où je fais des randonnées en vélo. Paris est à 20 minutes par le train. Mais je suis solitaire : mes parents contrôlent mes fréquentations et estiment que le niveau culturel des voisin Kervan est insuffisant. Sur ces formes de racisme je reviendrai ailleurs. La solitude sera rompue grâce au scoutisme que j’ai décrit : il m’initiera à une vie sociale.

Se loger à Paris est très difficile. Les loyers sont bon marché, car Raymond Poincaré les a bloqués en 1929 ! Mais pour entrer dans un appartement, il faut payer d’énormes pas de porte. C’est encore la famille Bernard qui nous sauve. La sœur du Pr. Bernard, Madeleine, est propriétaire d’un immeuble au 79 rue Championnet, à la porte de Clignancourt. Un immeuble peuplé d’ouvriers. Un appartement se libère et nous voilà logés. 5e étage sans ascenseur, 3 pièces sans salle de bain (se laver les pieds dans un évier, exercice assouplissant). Il y a au 6e une chambre de service où je vis et travaille. Je vais à Louis le Grand, 20 minutes par le métro.

Ma mère est heureuse aux Langues O. Au CNRS, mon père souffre. Il a un poste précaire, renouvelé tous les 2 ou 3 ans. Il dépend du bon vouloir d’un certain nombre de collègues. La solitude du travail lui pèse. Je pense aussi que Chateaubriand commence à l’ennuyer. On lui propose des postes d’enseignement aux USA, son rêve. Mais ma mère ne veut pas. L’émigration en France l’a coupée de sa sœur et de ses amies, l’éloignement en Amérique lui est insupportable. Ce sera un sujet de conflit qui reviendra de temps en temps. Et puis le temps passe et je m’enracine en France. Un vieil ami allemand lui propose un poste de Professeur de Littérature Française à Francfort, il accepte. Il sera tour à tour Professeur à Francfort, à Munich, puis à Bochum où il participera à la fondation de l’université nouvelle. Il aura un logement en Allemagne. Il ne jurera plus que par l’Allemagne. Herr Professor ! Il s’y achète un mobilier de type germanique, vert et marron dont on voit encore des spécimens dans notre maison de Maray. L’éloignement n’est pas trop dur car les vacances universitaires françaises et allemandes ont des dates non concordantes ; mes parents ne seront pas séparés plus de 3 mois par an, l’un allant chez l’autre lorsqu’il est en vacances. Ce professorat sera une grande consolation pour cet homme dont l’émigration a brisé les légitimes ambitions.

Pour ma part, je finis le bac avec une mention très bien et je m’inscris en hypokhâgne à Louis le Grand. Je ne suis pas le meilleur de la classe. Pas bon en philo. Je suis admis en khâgne, mais je me rends compte que l’ « intégration » rue d’Ulm sera laborieuse. Crise de conscience, je m’inscris en médecine. Ayant appris à travailler en hypokhâgne, l’année du PCB (première année à l’époque) est une promenade d’agrément. Avec les amis, nous vivons rue Mouffetard au café « Les Quatre Sergents de la Rochelle ».

Revenons à la famille. Il reste le problème du logement. Au milieu des années 50, les économies des parents atteignent un niveau correct. Leur vieux maître, Monsieur Léon Beaulieu leur propose de leur prêter l’argent qui manque. Il sera remboursé ! On achète un appartement de 5 pièces, au 43 de la rue de Douai, toujours au 5e étage sans ascenseur, l’étage des pauvres. L’appartement est clair et spacieux. Nos enfants les plus âgés s’en souviennent. Mais bientôt, l’appartement ne convient plus : 5e à pied, et puis, c’est la phobie de mon père, il est à proximité de Pigalle, comble de la vulgarité et des turpitudes. Les économies augmentant, on achète un bel appartement de 4 pièces, 100 mètres carrés au 26 rue de Clichy. Silence et soleil. Il est au fond d’un joli jardin. Pierre y habite actuellement. Mais la saga immobilière n’est pas terminée. Mon père dont le caractère ne s’améliore pas, ne supporte plus la vie à Paris. Après de longues recherches, il achète une maison à Maray, Loir et Cher, à 200km de Paris. La maison, un ancien presbytère, est délabrée, elle sera reconstruite. En même temps, mon père, à 65 ans passe avec succès le permis de conduire et achète sa première voiture, une petite Opel (deutsche qualität !). Sa primo-infection automobile sera tumultueuse. Un allemand (toujours !) lui aurait expliqué que l’on doit accélérer dans les virages. Il applique ce conseil et fait un tonneau. Indemne !

La médecine me réussit. On vit et on travaille en groupe : la « sous colle ». A côté de l’enseignement officiel on suit un enseignement parallèle, les « conférences » données par de brillants médecins. Le matin à l’hôpital, l’après midi les cours à la fac, le soir, conférence ou bien sous colle. Peu de temps pour les loisirs ou les idylles. Je suis nomme externe au premier concours, interne au deuxième concours en 1960. Mon Patron Monsieur Péquignot, connu dès la première année, suit mon parcours et me conseille. Interne des Hôpitaux de Paris, je retiens mes places d’interne, je résilie mon sursis militaire (un étudiant pouvait retarder son Service Militaire jusqu’à l’âge de 27 ans) et je pars à l’armée. C’est la guerre d’Algérie et le service dure 24 à 32 mois selon les vicissitudes des combats. J’en ferai 22 grâce à la paix d’Evian. Le service militaire commence pour les médecins par les « classes », au Fort Neuf de Vincennes puis à Libourne. Le soldat est payé 40 francs par mois (nourri et logé, bien sûr). Je ne reçois plus ma modeste paie d’externe. Une seule solution : travailler la science militaire pour « sortir » au concours parmi les 2 ou 3 lauréats de chaque génération qui reçoivent directement le grade de sous-lieutenant. Je réussis et je recevrai pendant tout mon service une solde d’officier de carrière. A la sortie de la formation d’officier de réserve, je choisis d’être affecté en Allemagne (il y a encore des troupes d’occupation). Je vais à Tübingen, une charmante ville universitaire de Souabe, au bord du Neckar, au 355e Hôpital Militaire Emile Roux. Un ancien hôpital des SS juché sur une colline. Le travail est léger car les soldats sont jeunes et bien-portants. J’ai juste le souvenir d’une épidémie d’oreillons parmi les conscrits : une centaine d’hospitalisés, figures de lapins et testicules dans le coton. Nous menons une vie d’étudiants façon 19e siècle. Les concerts ou l’Opéra 2 à 3 fois par semaine, les festivités le reste du temps. Le bridge également où je dois souvent faire le 4e. Je ne toucherai plus jamais une carte après cet épisode, tant j’ai été lassé. Un seul inconvénient, je n’apprendrai pas l‘allemand car nos nombreux amis allemands profitent de nous pour parfaire leur français.

C’est à Tübingen que survient l’événement le plus important et le plus heureux de mon existence. Jardinière d’enfants, Anne de Colbert monte un jour à l’hôpital avec un enfant malade. Elle se joindra à notre groupe de médecins et de pharmaciens dans nos sorties. Ce n’est pas un coup de foudre. Nous avons 26 ans et nous avons déjà « vécu ». Mais quand à la fin de son contrat, elle se prépare à quitter Tübingen, nous nous apercevons que nous sommes « pris ». La décision de nous marier déclenche un drame dont je ne ferai nulle part la narration détaillée, par respect pour les disparus. De tous temps, un conjoint projeté est critiqué voire rejeté quand il n’est pas désigné par les familles. Mais là, nous sommes dans le roman. Mes Parents dont on a déjà vu le snobisme culturel ne veulent pas d’une belle-fille qui n’a pour diplôme que la formation de jardinière d’enfants. Du côté de la famille Colbert, c’est le tollé. Ils sont unanimes : parents, frères et sœurs (ils sont 9), sans compter les oncles et les tantes.. J’ai 3 défauts : je ne suis pas « noble », pas riche, pas catholique. Je ne raconterai pas le menu, dont certaines pratiques relèvent des tribunaux. Ni les innombrables marques de mépris. Juste une scène : le Comte de Colbert rend visite au colonel Michard directeur de l’hôpital de Tübingen pour lui demander de m’interdire le fréquentation de sa fille. La réception est piquante. Bref, nous nous marierons le 11 Septembre 1963 au Château de Rubelles chez la marraine d’Anne, Anne de Martigny qui a pris notre parti. Je ne ferai jamais la connaissance de mon beau-père. La traversée des épreuves renforce les liens. A l’heure où j’écris, nous en sommes à 52 ans de bonheur sans nuage. On comprendra que, comme pour les intellectuels de gauche, je suis réservé sur la noblesse à particule. Le pardon est acquis depuis longtemps. L’oubli est moins facile. Il est juste de dire que la génération suivante, celle des neveux de ma femme n’a pas les mêmes préjugés.

La vie du jeune ménage est simple et heureuse. Nous vivons au début Boulevard Brune, à la porte de Vanves, juste au feu rouge. Au premier étage où se situe notre studio le bruit dépasse les normes de sécurité. Après un an nous déménageons : 41 quai des Grands Augustins, Paris 6e, à côté du Pont Neuf. Une belle adresse, mais la réalité est moins reluisante. Au premier étage sur cour, la lumière du jour parvient à peine. Avec l’humidité, tout moisit. Naissance de Nicolas le 25 Novembre 1964, à l’Hôtel Dieu. J’assiste à la naissance (plus tard on interdira la présence des pères, puis on la réintroduira). Quelle émotion de voir un « baigneur » sortir tout bleu et se recolorer en poussant un hurlement inhumain ! Suit la vie de parents novices. L’enfant pleure : pourquoi ? Il est silencieux. Est-il en vie ? Nous aurons trois autres enfants, les mêmes angoisses se répèteront. Pierre nait le 30 Novembre 1967, Hélène (enfin une fille !) le18 Novembre 1970 et Caline, la petite dernière le 11 juillet 1974. Depuis notre Mariage, Anne travaillait comme jardinière d’enfants à la maternelle de Notre Dame de Passy chez les gens de bon aloi (« ma fille a été malade, pourriez lui donner des leçons particulières pour qu’elle rattrape les cours perdus ? »). Faire garder un bébé pour toucher une maigre paie d’institutrice n’a pas de sens. Anne quitte Passy et se consacre à une tache surhumaine : trouver un appartement à acheter. Pendant nos courtes « fiançailles » avant notre mariage, à Paris, nous avons trouvé moyen d’avoir un accident d’auto. Au coin de la rue des Ecoles et de la rue de La Montagne Sainte Geneviève, un taxi venant de la gauche pulvérise ma Deux Chevaux. Fracture de la rotule pour Anne, Fracture du bassin pour moi. L’assurance nous paiera une grosse indemnité, d’autant plus grosse que l’expert qui termine mon dossier est mon patron du moment ! Avec ce pécule, on pourra emprunter et acheter un logement. La quête du logis est une épopée. Anne visite 167 appartements, en déjouant les mensonges des agents immobiliers grâce à un mètre à ruban et à une boussole (« ici Madame, c’est plein soleil ». Tu parles, c’est plein Nord). Nous achetons le 5e étage au 8 rue d’Aumale. Les raisons du faible prix : l’état abominable du logement, le 5e sans ascenseur (toujours) et le quartier de Pigalle. Pas d’importance. Il y a le plein soleil et le jardin de l’hôtel Thiers est à quelques mètres. Nous sommes en 1966. Dix ans plus tard, après d’interminables négociations nous achèterons le 4e étage et le 15 Août 1976 sera percé dans la clandestinité le trou de l’escalier qui relie les deux étages. Enfin en février 2014 est livré l’ascenseur. 25 ans de traites d’emprunts. Et quand on finit de payer, ce beau logement m’assujettit à l’impôt sur la fortune.

Après mon internat je deviens le Chef de Clinique- Assistant des Hôpitaux. Je travaille dans le service de mon Maître Mr. Péquignot et j’enseigne aux étudiants. Avec 4 enfants et de gros emprunts, il faut travailler davantage. Pendant mes 4 ans d’internat et mes 4 ans de clinicat, j’accumule les « ménages ». Je commence par réussir le concours d’assistant en physiologie à la fac de Médecine. Mon salaire est doublé. Ma formation de réanimateur me permet de prendre des gardes dans les services de soins intensifs. A Fernand Widal au Centre Antipoison (je collabore à la rédaction d’un livre de toxicologie) à Foch, à Cochin. Je suis absent de la maison deux à trois nuits par semaine. Toujours accompagné d’une petite valise Air France. On dit un « Baise en ville ». Et bien sûr, le lendemain de la garde, travail normal, sans repos compensateur. Quand je serai nommé Professeur en 1972, on pourra souffler. Ma femme est admirable : elle supporte ce mode de vie sans acrimonie et fait en sorte que les enfants ne soient pas endormis quand je rentre. Sur ce point j’ignore ce que sont leurs souvenirs.

Enfin en 1972, je suis nommé Professeur Agrégé. A l’Hôpital et à la Faculté mes fonctions ne changent pas. Mais à la place des « ménages » je deviens chercheur (sans salaire) dans une unité de Recherche sise rue du Fer à Moulin dans le 5e arrondissement. Nous élevons de rats qui ont une anomalie génétique : ils ont la jaunisse, ce qui est un modèle d’étude des maladies humaines.

La famille est complète. Tout d’un coup, on pense à la Bulgarie. Ma femme est curieuse d’y aller. Où en suis je ? Mes parents sont des émigrés, privés de leur nationalité. Notre appartement est confisqué, mais, négligence ou bienveillance, les autorités communistes ont oublié de le vendre. Un dignitaire du parti l’occupe. Quant à moi, à l’âge de 18 ans, je suis convoqué pour la conscription. Faute de me voir à la porte de la caserne, les bulgares, me menacent, puis me condamnent à diverses peines et finalement à la mort. Au lycée Louis le Grand, je suis le seul condamné à mort ! Dommage que je n’ai pas gardé les papiers. Peu de temps après, je suis gracié sous condition. Puis oublié. Pour faire du tourisme en Bulgarie dans les années 70, il faut être certain de ressortir (des arméniens français on été ainsi retenus pendant 40 ans). On se renseigne auprès de communistes de la famille : feu vert. Les visites en Bulgarie feront l’objet de chapitres séparés. Ma femme Anne tombe amoureuse du pays et des gens. A la chute du communisme, l’appartement de la rue Asparouh nous est rendu. Nous allons souvent passer quelques jours En Bulgarie.

Les années passent sans histoire. Les enfants grandissent sans poser de problèmes majeurs. Nicolas est le moins facile, mais il entre facilement à Sciences Po (la sortie sera plus difficile). Pierre intègre Polytechnique (il était également reçu à Normale Sup). Hélène conquiert le bac par miracle, mais les études supérieures ne l’inspirent pas. Elle obtiendra un BTS. Plus tard, à la quarantaine fera un extraordinaire come back, obtenant licence et maitrise tout en travaillant et en gérant quatre enfants et un mari. Je l’admire beaucoup. Quant à Caline, elle atteindra facilement le diplôme de la Faculté Dauphine avec ses amies Charlotte Brette et Delphine Chevrel. Aussitôt diplômée Caline part travailler, d’abord en Australie, puis à San Francisco. Finalement elle va préférer la France. Son amie Delphine dernière deviendra la compagne de Pierre. Ma carrière hospitalo-universitaire traverse un moment de tempête. A la succession de mon maître Péquignot, les deux Professeurs « survivants » de l’équipe Didier Sicard et moi, sommes en butte aux persécutions de l’équipe rivale des élèves du Pr. Laroche. Une guerre picrocholine. Grâce à notre solide amitié (nous nous connaissons depuis le lycée !) nous obtenons en 3 ans la déroute complète des ennemis.

Le moment est venu de raconter l’histoire artistique de ma femme, Anne. Ses parents lui avaient donné une éducation digne de la noblesse campagnarde : être bien élevée, connaître les bases du Bottin Mondain et faire bonne figure aux bals et « Rallyes ». Pas trop de lectures (« Les femmes qui lisent sont dangereuses »). Quant à sa demande d’aller aux Beaux Arts, c’est un refus indigné. Les étudiants des beaux arts, on le sait, mènent une vie d’ivrognerie et de luxure. L’envie de dessiner, de peindre la tient depuis la petite enfance. Je l’encourage à essayer. Elle va au rayon des peintres à la Samaritaine. Elle ne sait ni tenir, ni nettoyer un pinceau. Quant aux couleurs, elle doit les essayer une par une sur un papier. A mon grand étonnement, elle refuse tout apprentissage dans un des nombreux cours qui fleurissent à Paris (à cette époque elle est en pleine opposition à toute autorité). Elle se formera toute seule. Nous avons gardé ses deux premiers tableaux : ils sont naïfs et charmants, mais déjà empreints d’une personnalité marquée. Cette personnalité va s’affirmer de plus en plus, et la production s’accroit. Une peinture faite de réalisme onirique et de symbolisme. Mais surtout des couleurs vives, éclatantes. Dans les expositions collectives les autres peintres refusent pour leurs tableaux la proximité de ceux d’Anne : leur peintures sont « tuées ». Pas étonnant, les tapisseries dont elle dessine les cartons soient magnifiques. Elle trouvé à Sofia une lissière, Poli Stavrova, qui traduit admirablement ses couleurs. Anne est tout sauf timide et réservée. Elle sait admirablement faire ses relations publiques. « Venez voir ce que l’ai peint. Cela vous plait ? Vous ne pouvez pas m’organiser une exposition ? Ils peuvent. En France, comme à l’étranger. Finlande, Bulgarie (une vingtaine de fois), Tunisie, Brésil, Japon, Togo, Kazakhstan, Albanie, Allemagne, Autriche (à Vienne). Et en France bien sûr, des participations collectives (au Carrousel du Louvre, au Grand Palais) et surtout des expositions individuelles. La première s’est passée rue des Tanneries dans le 13e arrondissement. L’artiste était tellement troublée qu’elle mit à la poubelle tous les chèques de la vente. Deux souvenirs. A Tampere en Finlande, lors du vernissage les visiteurs se promènent carnet à la main pour prendre des notes. Qu’a voulu dire l’artiste dans ce tableau ? Dans un anglais approximatif, mais résolu, j’explique la signification de l’œuvre qu’en fait ni l’artiste ni moi ne connaissons. L’autre souvenir est un texte écrit sur le Livre d’Or de l’exposition tenue à la Maison du RPT (rassemblement du peuple Togolais, parti unique) à Lomé. « Que peut avoir dans sa tête la femme du Blanc pour peindre de pareilles choses ? » La vie de mari d’artiste n’est pas trop dure, mais il faut de temps en temps traduire un discours ou prononcer une allocution. La vie du peintre qui expose est difficile. Je l’ai découvert. Je pensais que les tableaux une fois terminés, le peintre pouvait souffler. Mais non, il est stressé comme un artiste de Music-Hall qui passe sous les projecteurs. Il ne dort pas 3 nuits avant le vernissage ! La peinture retarde le vieillissement. Anne continue.

Dernier aspect de notre vie : l’accueil des étudiants. En 1974 mon beau-frère le Marquis Maxime de Colbert nous demande d’héberger sa fille ainée Ghislaine qui fait à Paris des études de documentaliste. Pas rancunière, ma femme accepte. Il y aura ensuite une autre nièce et un neveu (de sacrés numéros). Nous prenons l’habitude de vivre avec des jeunes. Au début, nos enfants sont réticents, particulièrement quand ils quittent la maison et voient leur chambre occupée par un étranger. Au fur et à mesure de la prise d’indépendance (tardive) des jeunes Christophorov, les partants sont remplacés par des étudiants : beaucoup de bulgares (dont mes nièces Ralitza et Kalina), des Albanaises, un Togolais (le célèbre Jean-Claude Homawoo dit Cloclo) et beaucoup d’autres dont notre petite-fille Victoria. Ils sont hébergés gratuitement, nourris et blanchis. Nous en sommes au numéro 66. Peu de problèmes graves, trois séparations, essentiellement pour absence de travail à la fac. L’une d’entre elles nous a fait croire pendant deux ans qu’elle était inscrite à la faculté, ce qui était faux ! Les séjours sont de durée variable, de 3 mois à 7 ans, en moyenne 4 ans, le temps des études supérieures. Nous avons organisé à la maison deux mariages de nos pensionnaires Bulgaro-Colombien avec Stanka Jéléva et Albano-Kabyle avec Bora Tase. Ce métier donne du travail à Anne, mais elle sait admirablement s’organiser. Elle montre aux jeunes un style de vie particulier, ouvert à l’accueil des autres. Il lui arrive aussi de parfaire leur éducation, particulièrement celle des garçons bulgares qui sont un peu bruts de décoffrage. Une fois partis, la plupart nous sont fidèles et lors des fêtes c’est une pluie de cartes de SMS, de coups de téléphone. Certains on complètement disparu des écrans radar. La vie au milieu des jeunes est particulièrement vivifiante. Nous continuons. Au moment où j’écris il y a 4 filles adorables.

Enfin je termine par moi. L’arrivée de la Retraite est souvent un moment délicat pour quelqu’un qui exerce une autorité. Instruit par de nombreux exemples, je me suis mentalement préparé à l’épreuve. Restant comme consultant dans le service que j’avais dirigé, j’ai appliqué la maxime de mon ami Erki Koïvisto : « Si tu as envie de donner ton avis, tu ne le donnes pas. Et si on te demande ton avis, tu ne le donnes pas non plus ». Au bout de quelques mois j’étais intégré comme consultant et je continue à « retraite+12 » à exercer la médecine et à participer à la vie du service. Pour ne pas moisir, je suis rédacteur en chef-adjoint à la revue « La Presse Médicale », membre du CPP (comité de protection des personnes), du bureau de la Société médicale des Hôpitaux de Paris et de deux autres instances consultatives. Grâce à cet emploi du temps, Anne peut peindre tranquillement à la maison. Une fois par an, je passe avec Anne, une quinzaine à Bagnante au Cameroun où je fais l’enseignement de l’hépato-gastroentérologie à l’Université des Montagnes. Quand on revient en France après avoir vu la misère des gens en Afrique, on ne râle pas en France pendant un mois ! Car la France est un pays merveilleux.