Les vacances du temps de mon enfance relevaient du système ancien : 3 mois à compter du début de Juillet. Enseignants tous les deux, mes parents profitaient de l’aubaine. Ma mère regrettait le bon temps de son père où l’on partait plus longtemps encore ; on achetait des ânes pour la durée de la saison en lieu et place de vélos. Mais revenons à Koprivtitza. C’était un lieu à la mode parmi les « intellectuels » (en Bulgarie « l’intelligentsia » se compose de ceux qui ont fait des études supérieures et se considèrent comme des têtes pensantes). L’intelligentsia ne possédait pas de voitures. Le voyage pour Koprivtitza est une expédition. Un autobus nous conduit avec nos immenses bagages. Les parents voient large : mon père emporte une ou deux valises de livres qu’il n’ouvrira pas ou peu. Pour aller jusqu’à l’autobus on prend un fiacre (« phaéton ») et une charrette de tzigane. Une fois dans l’autobus, la route est longue. En 1942 il n’y a pas en Bulgarie un mètre de route asphaltée. On roule sur le macadam, du nom de son inventeur écossais. Un aggloméré de cailloux qui empêche la route de se liquéfier par temps de pluie. Mais par temps sec un nuage épais de poussière vous suit. La route sinueuse et dangereuse franchit un col, le Galabetz. Beaucoup de gens s’y sont tués,  dont Morfova la plus célèbre soprano du monde, dans les années 20. Le trajet dure une demi journée, avec des arrêts « mal des transports », pipi etc.

Koprivtitza est située dans le massif montagneux de la Sredna Gora, situé entre la Balkan et la plaine de Thrace. Sommets ronds et boisés culminant à 2000 m. Les promenades sont faciles, jolies, rafraîchissantes. La première année, nous sommes logés, chez un dénommé Kradlekov dans uns maison classique sur la route de Klissoura. Pas d’électricité, on s’éclaire avec des lampes à pétrole. Pas d’eau courante : on se lave dans le ruisseau qui traverse le jardin. Pour l’eau potable on se sert des cruches en poterie que je remplis à la fontaine publique (quand la cruche va à l’eau, il lui arrive de sa casser, alors gare !). Nous prenons le petit déjeuner à la maison, les autres repas au restaurant. En face du pont à l’entrée de la ville, il y a toujours un restaurant, maintenant Bulgaria, autrefois Baï Ivan. La pénurie alimentaire de la guerre complique l’alimentation, mais on se débrouille à l’aide de divers bakchichs. Les nourritures dont je me souviens sont les schnitzells (escalopes pannées) et le flan. Parfois on va manger des glaces au centre de la ville près du monument de la Révolte. Vers le 15 Août, on annonce la fin des glaces : faute de réfrigérateurs, on se servait de glace conservée sous terre depuis l’hiver. Et les stocks s’épuisent ! Les journées sont réglées : promenade le matin, déjeuner, sieste (un martyre pour mois avant que je ne sache lire). Puis promenade après 16h. Pour l’enfant de la ville que je suis, la promenade est un enchantement : courses avec las copains, gambades, roulades, jeux. Et le spectacle m’enchante : fleurs, herbes, sauterelles, hannetons, et le soir, lucioles. Partout des animaux. Vaches, moutons ânes, chevaux, buffles. Le soir les vaches rentrent dans la ville. Le vacher municipal les conduit jusqu’à l’entrée de la localité. Ensuite chaque bête trouve seule son étable.

Koprivtitza est aussi un lieu de culture et de piété patriotique. Au milieu du 19 siècle elle est riche de sa production de lainages. Le boom culmine dans les années 1860 avec la construction de canal de Suez : des millions de paires de chaussettes et de vêtements sont fabriqués et vendus. La bourgeoisie locale devient nationaliste. Grâce au paiement d’un impôt spécial aucun Turc n’a le droit de passer la nuit dans la ville, même s’il est fonctionnaire de la Porte ! Les idées nationalistes gagnent. Les jeunes s’enflamment, les vieux renâclent. Le mouvement est soutenu par les Russes, qui ne pensent qu’à dépecer l’Empire Ottoman. La candeur des nationalistes est touchante. Ils fabriquent des canons en fût de cerisier (un coup unique, et pas forcément vers l’avant !) Le 20 avril 1876 (date donnée par une prédiction) Todor Kablechkov tire le premier coup de fusil (Parva Pouchkka, plaque commémorative) et tue un agent turc. C’est le début d’une insurrection qui gagne tout le pays. La répression est effroyable, l’opinion mondiale s’émeut, l’année suivante la nième guerre Russo Turque se termine par l’indépendance de la Bulgarie. La plupart des villes voisines sont brûlées par les Bachi-bouzouks. Mais pas Koprivtitza. Pourquoi ? Pendant que les révolutionnaires sont enfermés dans l’Eglise (ils seront tous tués par les turcs), une délégation de riches notables va porter au général turc deux fez pleins d’or. La ville sera épargnée. Ce détail historique ne fait pas partie de la légende.

Notre premier séjour à Koprivtitza date de l’été 42. Nous revenons l’année suivante. Notre prospérité plus grande permet de louer dans une maison munie d’électricité. J’ai retrouvé la maison, j’y suis entré et j’ai parlé avec les petits enfants des propriétaires de l’époque, 65 ans après. Cette année 43 est un tournant de la guerre. Mes parents la savent mais pas moi, âgé que je suis de 7 ans. Fin Août, le roi Boris meurt au retour d’un voyage à Berlin. A-t-il été assassiné par les Allemands ? On ne le saura jamais, mais on sait qu’il voulait quitter l’alliance avec les Nazis.

Depuis cette période, nous sommes souvent passés à Koprivtitza, mais c’est la première fois que j’y séjourne quelques jours. La ville a changé. Les maisons sont toujours là, souvent embellies, peintes de bleu, de rose ou de jaune. Mais la vie a quitté la ville. Beaucoup de maisons croulent, davantage encore sont des résidences secondaires n’ouvrant qu’en fin de semaine. On n’entend plus les sonnailles des vaches, ni le dialogue sonore des ânes et des chiens. De 12 000 jadis, la population est passée à 2 000. Beaucoup de gens âgés. Quelques citadins de Sofia. On vote communiste Les petits hôtels sont légion : 5 à 6 chambres, un petit jardin. Le climat en été est délicieux à 1100m d’altitude. En hiver, c’est glacial, enneigé et venteux. En prévision, les tas de bois sont énormes !

Nous reviendrons, en été.