Je suis né le 11 Septembre 1936 à la Maternité Tarnier. La Maternité Tarnier appartient à l’Assistance Publique de Paris. Elle porte le nom d’un célèbre accoucheur qui a lutté avec succès contre les infections des femmes en couches. On ne sait plus que la naissance était souvent meurtrière jusqu’à la fin du 19° siècle. Les couches tuaient autant de jeunes femmes que les guerres faisaient de victimes dans la population masculine.

Pourquoi suis je né à Paris ? Mes parents avaient été de remarquables étudiants dans leur pays. Dans les motifs de leur mariage, il y avait eu (mais pas uniquement) une certaine dose « d’amour-admiration », dose excessive sans doute, car susceptible, comme cela s’est vérifié, de se transformer en rivalité. Etudiants d’élite donc et consacrés à la « Philologie Romane » (les langues latines). Mon père avait été choisi comme élève de Normale Sup à titre étranger, ma mère faisait à la Sorbonne une licence de français. Née en Bulgarie, leur idylle s’épanouit en France. Initialement mon père logeait rue d’Ulm et mère dans une maison d’étudiantes Bd Raspail.

Après leur mariage célébré à Paris pendant le carême de 1935, ils vont loger à l’Hôtel de Mathurins, rue Toulier dans le 5° Arrondissement, près du Panthéon. C’est sans doute là que j’ai été conçu, contre la volonté de mas parents (on me l’a souvent répété ensuite : « les intellectuels ne doivent pas avoir d’enfants »). La grossesse de ma mère fut difficile, et le terme arrivé, le travail ne se déclenchait pas. C’est alors que mon père fit appel à l’aide de son patron de thèse, le professeur André Mazon, spécialiste de philologie slave. Mazon avait été condisciple du Pr. André Brindeau, accoucheur et chef de Service à la Clinique Tarnier. Pour rendre service à son ami, Brindeau fit hospitaliser ma mère dans son service et fit déclencher le travail. L’accouchement n’eut rien de difficile.

Nommer l’enfant posa quelques problèmes, car en Bulgarie, on n’a qu’un seul prénom. Pour le principal, ma mère voulut Boyan. Les mauvaises langues m’ont dit, très tardivement (en 2002 !) que c’était en l’honneur du dénommé Boyan Penev, un écrivain et essayiste Bulgare dont ma mère aurait été éprise. L’intéressée étant hors d’état de confirmer ou de démentir, cela reste une hypothèse plausible mais non prouvée. Ma mère et ses amies avaient un penchant pour las « amours-admiration », ce qui a gâché la vie à plus d’une. Pour les autres prénoms on prend Pentcho, qui est le prénom de mon grand père maternel et André en l’honneur de Monsieur André Mazon. Quand nous revenons en France en 47, on décide de me franciser en André (mon père y tient beaucoup, il doit percevoir quelque chose sur les raisons du choix de Boyan). Ce choix ne m’enchante qu’à moitié, et lors de notre mariage, Anne, mon épouse, qui déteste le prénom d’André, m’encourage à reprendre Boyan. Le résultat c’est que pour mes anciennes connaissances et dans l’annuaire des Postes, je demeure André.

Autre ambiguïté : l’orthographe du nom. Les noms propres slaves sont transcrits en français sans règle stable. Lors du premier séjour mon père a écrit Christoforov sur son livret de famille français. En 1947 il a trouvé que Christophorov était plus logique. Je fais donc mes études secondaires avec le ph, mais à 18 ans vient le moment de demander la nationalité française (de plein droit du sol). Aucun problème sauf d’orthographe car on remonte au livret de famille : f. Mon père qui est dans une période pessimiste hésite et finalement estime qu’on sera ainsi séparés par l’orthographe. Je fais mes études de médecine, j’écris livres et articles avec le f. Je me marie avec le même f et c’est l’orthographe initiale du nom des enfants. Mais à sa retraite, le Grand Père se met en tête de rétablir le ph. C’est fait avec correction de tous les documents. Sauf tout ce qui a trait à ma profession. Je suis f sur les pancartes mais ph sur la feuille de paie. Il faut être résolu dans la vie, ne pas hésiter, ne pas changer sans cesse !

Mais revenons à septembre 1936. Les grands parents ont fini leurs études. Pierre doit aller à Sofia où l’attend la rentrée scolaire du collège américain. Ma mère reste seule avec le bébé et rentre avec le Simplon Orient Express, 3° classe sur des banquettes en bois. Trois jours de voyage. Elle a raconté souvent cet épisode aux enfants, avec cette italienne apitoyée par l’inexpérience de la jeune mère et qui me « parlait » en disant « birbante  (bandit), tu fatigues ta mère ». A Sofia, c’est l’accueil triomphal et la fin de la vie difficile.