Nous sommes arrivés à L’Hôtel du Luxembourg le 31 Mars 1947. Mon père, ma Mère et moi, 4 valises et deux cartons à chapeaux. L’Hôtel est situé au 12 rue Royer Collard, une petite rue qui relie le Boulevard Saint Michel en bas à la rue Saint Jacques en haut et traverse la rue Gay-Lussac. En ce temps le quartier Latin était vraiment latin, voué à l’Université et à ses serviteurs. 30 mètres plus bas, rue Le Goff, une plaque précise l’endroit où Sigmund Freud passa un an pour se perfectionner. Les rues : Royer Collard, Malebranche, Pierre et Marie Curie, Gay-Lussac, sont consacrées à des universitaires et des savants.

L’hôtel possède une quarantaine de chambres. Sur la rue, de grandes chambres pour touristes, louées à la journée. Et même à l’heure pour la « Chambre de rendez vous » où montent à longueur de journée des couples improvisés. A l’intérieur du bâtiment, les chambres sont plus modestes, louées au mois. La notre est coupée par une cloison en deux chambrettes. Dans la première, mon lit et le bureau de mon père ainsi qu’un fauteuil Louis XIII dont les bras soutiennent la planche sur laquelle je fais mes devoirs. La chambre du fond contient le lit des parents, le lavabo, et la table des repas. La cuisine se fait sur une lampe à alcool. Le ménage est effectué par une femme de chambre, Gilette, qui assure la circulation des cancans, fait un peu de marché noir (Il y a encore un rationnement alimentaire) et console de ses douceurs les locataires esseulés. L’hôtel a deux gérants, Monsieur et Madame Ferreboeuf, des aveyronnais pur sucre. Quand le mari a bu un cop, il crie et il tape.

Des hôtels comme celui là, il y en avait un grand nombre. La maison voisine au 10 de la petite rue se nommait l’Hôtel Verlaine. Le malheureux poète y avait séjourné, comme il avait vécu dans cent autres hôtels parisiens quittés à la cloche de bois. Dans cet hôtel vivait encore de notre temps la comédienne Ludmilla Pitoëff, dont le mari Georges avait fait avant guerre les beaux jours des théâtres parisiens. Son fils Sacha, qui deviendra aussi un grand acteur (je le connaitrai plus tard) vit avec elle dans la misère. Les habitants de ces hôtels sont particuliers. Il n’y a plus d’étudiants, car ils sont dans les cités universitaires nouvellement crées. Mais un certain nombre d’enseignants et d’employés préfèrent habiter à l’hôtel pour s’éviter les tracas du ménage. Je me souviens d’un éminent professeur à la Sorbonne qui vivait là solitaire, à l’abris du monde. Souvenez vous de Jean Paul Sartre qui a vécu une grande partie de sa vie à l’Hôtel Mistral, rue de Cels dans le 14e (l’hôtel appartient à nos amis Brette). Il y a aussi de petits employés de bureau, des employés de commerce, des cousettes. Sur le même palier que nous (nous partageons les toilettes qui sont à l’étage), Madame Darras exerce en libéral un assez vieux métier. Elle passe sa journée en maillot de bain à s’ajuster devant la glace. Des fidèles clients que nous connaissons de vue lui rendent régulièrement visite. On tire les rideaux. Parfois, sans doute par nécessité, elle tapine place Edmond Rostand, mais visiblement cela lui déplait. Elle me fait mille minauderies en voyant peut être en moi un futur visiteur. A l’étage au dessous vit une famille d’émigrés polonais avec deux garçons, Ralph et Georges, mes amis. Le père travaille dans une banque, la mère souffre de ce que je saurai plus tard être un délire de jalousie. Les scènes sont terribles. Un jour elle fait appel aux services de l’ambassade de Pologne et part là bas avec les deux garçons. Sans retour. Au rez-de-chaussée, une force de la nature : Strachimir Vasiç (prononcez Vassitch). Un serbe, partisan de Milochevitch. (Pour ceux qui ont oublié, c’est le chef des partisans serbes anti allemands, anti Tito, que les Alliés ont lâché en 1944). Libéré du camp de concertation allemand, Vasiç aurait été immédiatement fusillé au retour en Yougoslavie. Il a préféré l’émigration. Il vit là, tient table ouverte et reçoit à boire du café tout le gratin de l’émigration yougoslave. Il égaie l’existence de tous. On mange des sarmis (choux farcis), on boit, on chante. A près quelques années, il rentre brusquement dans son pays. On apprendra qu’il s’était rallié aux services communistes et qu’il espionnait les autres. De tels retournements ne sont pas rares dans l’histoire des émigrations. Dernière famille d’éclopés : les Houel. Le père est un ancien commandant de l’armée Française, Saint-Cyrien. Débarqué du Service. Motif : il se travestit. Tous les soirs, il se rase, il met sa robe et sort draguer. Il vit avec sa femme et ses deux enfants, Madeleine et Jean Louis qui est mon ami. Madeleine se fera faire un gosse par Vasiç. La mère mourra bien plus tard à Cochin où je suis interne, d’une tuberculose soignée trop tard. Quand au père, je le trouverai un matin dans la salle de Fernand Widal ou je travaille : il est dément. Les psychiatres, qui expérimentaient la technique lui avaient fait faire une lobotomie cérébrale.

Mais la vie quotidienne n’est pas aussi triste qu’on pourrait le penser Par les fenêtres ouvertes on entend les radios des voisins. C’est l’âge d’or de la chanson française : Trenet, Piaf, Montand. Le soir le son des balalaïkas nous berce. Derrière l’hôtel, rue Malebranche, prospère le Coq d’Or, un célèbre cabaret russe. Un des locataires de l’hôtel, Yeriç, un fidèle de Madame Darras est chargé de ravitailler le cabaret avec des produits du marché noir : saumon, caviar, alcools. Un travail à plein temps. Dans la cour nous jouons avec les enfants de gérant, Roger et Paulette et nous philosophons sur le monde qui nous entoure. En bons auvergnats, ils se marieront avec des compatriotes et deviendront…tenanciers de cafés.

Pour nous l’époque n’est pas tranquille. En 1950 éclate la guerre de Corée. Nous sommes persuadés que le conflit va exploser entre russes et américains. Faudra-il reprendre la route ? Beaucoup de nos amis bulgares quittent la France où les communistes (30% aux élections) se font menaçants pour nous. Certains vont en Espagne, d’autres en Amérique du Sud, la plupart aux USA. Un des anciens élèves de mon père, Allen Eschaya, devenu patron pour l’Europe de Coca Cola, nous a trouvé une place sur un bateau qui partira en cas d’invasion. Mais nous n’arriverons jamais au quai des émigrés à Ellis Island. La guerre se calme et la vie continue.

Je passe souvent à pied rue Royer Collard. Le Quartier Latin ne mérite plus son nom. Il s’est « gentrifié ». Boboland. Les magasins vendent fringues et verroterie. Les enseignes des hôtels ont disparu. Au 12, une résidence distinguée avec caméra de surveillance. Un jour je prends distraitement l’adresse d’un patient chic. 12 rue Royer Collard. Précisions : son loft englobe notre ancien paradis.

Je jure que c’est vrai.