Je lis le Monde depuis 1948, sans un jour de manque, sauf en cas de force majeure. Et encore la force majeure est rare depuis que sur internet on peut le lire les jours de grève. 67 ans, abonné.

Pourquoi cet attachement ? Pourquoi cette rancœur ? Pourquoi j’y suis fidèle ? Je vais vous le raconter. Mes opinions politiques sont à droite. Le mot socialisme me révulse, car il était utilisé dans les régimes communistes (les pays du « socialisme réel »). Le Figaro est trop à droite pour moi, trop inféodé à un propriétaire. Libération est plus franc, mais très à gauche, inutilement combattif. Et puis je n’ai pas l’habitude de lire un journal le matin. Le Monde a gardé un niveau de qualité rare. Il a toujours recouru à des collaborateurs remarquables. Il y a énormément de choses à apprendre, parfois la soirée n’y suffit pas. Quand on n’est pas d’accord, on connait l’angle de diffraction et on corrige. Mais voici la critique.

Tout d’abord le ton : hypocrite, faux cul, les termes sont mérités. Le ton bien élevé, le style courtois et modéré, faussement impartial. Sous le vernis, la haine. Le sommet fut atteint sous Giscard lors de la direction de Jacques Fauvet (il fut remercié par Mitterrand avec la présidence de la CNIL). Tous les jours ou presque on titrait en 1ere page « L’affaire des diamants gêne beaucoup l’Elysée » sans en dire plus (en fait l’opinion s’en fichait). Et dans la rubrique « Opinions » on opposait face à face deux articles, l’un écrit par un homme de gauche intelligent et l’autre commis par le plus stupide des champions de la droite (cela ne manquait pas). Ce ton demeure, les louanges sont rares, même en faveur de la gauche. Une exception : le lendemain de l’élection de François Hollande la première page du journal est envahie par un portrait en buste de l’élu avec une légende « Il donne sa personne à la France ». «  Maréchal, nous voilà ». Les critiques viendront plus tard.

A cet art du faux cul s’ajoute un autre trait : le prêche et la leçon de vertu. Il n’est pas d’article un peu consistant qui ne se termine en leçon de morale sévère. Même quand une mesure politique est bonne, on va trouver une explication profonde un peu sale qui disqualifie son promoteur. L’aigreur est permanente. Il est vrai que le monde est loin de la perfection, mais l’enseignement incessant de la vertu fatigue.

 

Mais le ton est une chose, le contenu en est une autre. Le contentieux s’étire tout au long des années.

Un préambule. J’ai toujours été très sensible à la politique, notamment la politique étrangère, domaine où mes compatriotes rivalisent d’ignorance. A l’âge de 12 ans, fuyant le communisme, nous vivions mes parents et moi dans une chambre d’hôtel du quartier latin. Je n’ai pas eu besoin de lire Soljenitsyne pour apprendre l’existence du Goulag ni de déchiffrer Hannah Arendt pour comprendre ce qu’est le totalitarisme. Dans notre chambrette nous suivions, anxieux, l’actualité, pour savoir si on restait en France ou bien s’il fallait repartir pour les USA. Le tout dans une atmosphère d’hostilité (La France en 1947 30% de voix pour le Parti Communiste). Me voilà donc lecteur de la politique étrangère dans Le Monde.

 

La ligne politique du journal était fixée par le directeur Hubert Beuve-Méry. Un homme intelligent, intègre, de mauvais caractère, marqué par l’abandon de la Tchécoslovaquie en 1938 (il était attaché culturel à Prague) et animé d’un fort anti-américanisme. Il était à sa façon gaulliste. Du reste De Gaulle lui avait fait cadeau du journal (ancien journal conservateur Le Temps, saisi à la Libération, dont il a gardé le caractère gothique pour le titre). La ligne était républicaine, neutraliste, à gauche, mais pas trop. La plupart des journalistes étaient du type chrétien de gauche. Certains étaient des communistes masqués (la suite le prouvera formellement).

Nous voilà donc en pleine guerre froide. Le ton du journal est net : l’Union Soviétique impose une dictature, mais c’est à cause de l’impérialisme américain. L’un justifie l’autre.

Le premier grand choc est l’affaire Kravtchenko. Un policier russe communiste passé à l’Ouest et qui écrit un Best Seller « J’ai choisi la Liberté » où il décrit ce que maintenant nous savons tous : le régime policier, les arrestations, les exécutions, le Goulag. Hurlement des communistes. Tout est faux dit la gauche communisante. « Le système carcéral soviétique est le plus humain du monde » déclare Jeannette Vermeersch, l’épouse da Maurice Thorez, le chef des communistes français. Le journal communiste « Les Lettres Françaises » (direction Louis Aragon) explique qu’en fait Kravtchenko n’existe pas. Le livre est écrit par la CIA. Justement Kravtchenko apparaît et fait un procès en diffamation au journal. Le Monde est gêné. Au début il est plutôt du côté communiste, mais, mal à l’aise il va mollir au long du procès. Le procès est la grande confrontation. Tout le lobby prosoviétique est là pour prouver que la Goulag n’existe pas. Communistes, gaullistes, indépendants et dépendants de toute sorte rivalisent de bassesse. En face les échappés du Goulag sont trainés dans la boue. Et puis un jour, tout bascule avec le témoignage d’Elizabeth Buber-Neumann. C’est la femme du chef du parti communiste allemand dans les années trente. Réfugié en URSS Neumann est liquidé par Staline dans la grande purge de 1937. Femme d’un ennemi du peuple, Elizabeth est envoyée au Goulag. Lors du pacte Germano Soviétique de 1939 les Nazis obtiennent la livraison de la malheureuse qui terminera la guerre à Ravensbrück avec les grandes résistantes française. Elle décrit les deux systèmes concentrationnaires. Pour les communistes c’est une catastrophe. Le procès est perdu, le Monde en convient, mais ne cessera d’envoyer de nombreuses flèches empoisonnées aux américains. Nina Berberova a décrit le procès dans un ouvrage « Le procès Kravtchenko ».

L’épisode suivant est la guerre de Corée. Le Nord Communiste attaque le Sud en prétendant le contraire. Le Monde aura du mal à admettre l’évidence mais il n’a guère le choix.

Un petit épisode, le rapport de l’Amiral Fechteler (1952). C’est un commandant des forces américaines en Europe. Le Monde publie un rapport qui lui est attribué et qui explique que les USA ne croient par à la possibilité pour l’Europe de résister à une attaque de l’URSS et que les USA doivent partir. Le rapport est un faux fabriqué par les Russes. Une partie de la rédaction quitte le journal.

1952-1956. C’est l’époque du « Neutralisme ». Il s’est formé un groupe de nations qui prétendent échapper à l’hégémonie des deux grands blocs en menant une politique indépendante. Le groupe est hétérogène. On recense la Yougoslavie de Tito, banni du soviétisme mais communiste, Nehru, démocrate, mais lié à l’URSS (Le Pakistan est pro-occidental), le dictateur Indonésien Soekarno qui fera un massacre de communistes. Nasser va bientôt se joindre au club. Les Maghrébins seront tentés. L’anticolonialisme est le ciment principal du groupe. La conférence de Bandoeng en 1955 marquera le sommet du mouvement qui se délitera ensuite, faute de contenu. Le Monde est à son affaire, faisant mine de ne pas percevoir les hypocrisies et les faux semblants. Sont chantre quasi officiel, Jean Lacouture ponctue l’époque par un choix significatif de biographies : Bourguiba, Nehru, Tito, Soekarno. Beuve-Méry est heureux et rêve d’un monde neutraliste.

  1. La fin des illusions. En Hongrie un mouvement communiste indépendantiste dirigé par Imre Nagy prend brièvement le pouvoir. Il rêvent d’un « communisme à visage humain » (oxymore). Fini le temps des illusions. Les soviétiques envahissent le pays, répriment (200 000 morts). Nagy est exécuté. Le journal n’a plus le choix, il doit abandonner la ligne d’équilibre (un coup aux russes, un coup aux américains). Le choc n’est pas isolé : le rapport Khrouchtchev au XXe congrès du PC russe sème la consternation dans les chaumières rouges. Fin d’une époque.

L’affaire Soljenitsyne est significative de l’hypocrisie du journal. L’existence du Goulag est parfaitement connue depuis longtemps. Mais le talent de l’écrivain donne une chair, une vie qui marquent l’époque. Après « Une journée d’Ivan Denissovitch »(1962) et « L’Archipel du Goulag » (1973), le pro soviétisme est impossible. Mais le journal veille. De grands articles flétrissent l’écrivain : il est réactionnaire. C’est bien vrai : l’écrivain appartient au courant de pensée slavophile hostile aux valeurs occidentales. Dans cette catégorie la liste des intellectuels est longue. Où est le mal ? Cela n’excuse pas le Goulag. Mais on essaie de disqualifier.

 

Un sujet sur lequel le journal a toute ma sympathie. La décolonisation. Etranger, issu d’un pays ex-colonie turque je ne comprends pas l’attachement de mes nouveaux compatriotes au régime colonial. L’époque est à la décolonisation. Les indépendantistes de tous les pays sont d’ailleurs soutenus… par le plus grand colonisateur du siècle : l’URSS. Anglais, hollandais ont laissé l’indépendance à leurs possessions et s’en trouvent bien. Le soutien du Monde aux difficiles procédures de la décolonisation est tout à fait louable. Du reste je connais personnellement un certain nombre des journalistes qui ont mené ce combat. Et surpris de leur désarroi relatif, car la décolonisation est terminée par l’homme politique qu’ils n’aiment pas : De Gaulle.

1962-1968. La lutte contre le Gaullisme. Beuve-Méry était d’un gaullisme motivé par l’histoire. Il n’est pas adepte du gaullisme post Algérie. Il est vrai que le régime n’est pas sympathique. Le Général s’occupe de politique étrangère, laissant le pays à un régime pauci démocratique, livré aux affairistes. C’est du reste une période prospère, le pays a un comportement d’enfant gâté. Faute d’événements « La France s’ennuie » (titre d’un article de Pierre Vianson-Ponté à la veille de 1968). C’est le moment ou partout dans le monde démocratique la jeune génération rejette les anciens et leur pesante autorité. Ce phénomène assez sain se teinte d’une couleur inattendue : le trotskisme. Comment ces jeunes épris de paix, d’amour et de justice ont ils pu s’enticher des discours de ce doctrinaire sanguinaire et massacreur ? Le trouble est profond dans tous les milieux. Les gens se divisent, en général sur la base des générations. Il en va ainsi dans le journal dont la ligne sera difficile à déchiffrer pendant les événements. A un moment Beuve-Méry prend peur et signe un éditorial « Ca suffit ». Toute la France est dans le même état. Je raconterai ailleurs ma vision de mai 1968.

Mais Trotski ne suffit pas. On appelle Mao à la rescousse. Sartre soutient les maoïstes et signe tous les articles de leur journal « La cause du Peuple » (rédacteur en chef Philippe Sollers). Pourquoi ces signatures ? Parce que Pompidou est au pouvoir et qu’il a été à Normale Sup avec le philosophe. « On n’embastille pas Voltaire ». Le nom du philosophe couvre les articles. C’est ainsi que je me souviens d’avoir lu au dessus de la signature de Sartre : « Quand le bourgeois chie, sa merde sent aussi mauvais que celle du prolétaire » (sic).

On est en Chine en pleine révolution culturelle : 40 millions de morts. En France le petit livre rouge du président Mao est brandi partout. Cette nouvelle forme de socialisme plait au journal. Le premier auteur à révéler la supercherie chinoise est un belge, Pierre Ryckmans qui signe Simon Leys. Allain Bouc, le journaliste du Monde chargé de la Chine le traine dans la boue et le fera de longues années encore. Le journal ne s’excusera qu’en 2014 à la mort du belge.

Pour rester en Asie, voici la Cambodge. En 1975 les Khmers Rouges prennent Phnom Penh. Leur cruauté était connue. Le Monde titre en première page « Phnom Penh libéré ». Jean Claude Pomonti, le journaliste spécialité exulte. 3 à 4 millions de morts. Le journal regrettera vaguement, beaucoup plus tard.

Il y aura aussi plus tard une brève bouffée de sympathie pour le Père Ubu sanglant du communisme albanais : Enver Hodja. Le Professeur Milliez y avait mis la main. Cela ne durera pas.

Et la Corée du Nord ? Mais non, vous ne rêvez pas. Sans soutenir ouvertement le régime, ce qui serait malaisé, André Fontaine qui sera un temps directeur du journal, fait tous les ans un voyage dans ce paradis socialiste. A son retour le journal publie une page de publicité payante « Discours du Camarade Kim Il Sung ». On ne peut rien reprocher : c’est de la pub payante. Pourquoi pas la prose de Pinochet alors ?

Cette technique de la publication sans adhésion du journal « Document », « Opinion » est pratiquée de temps en temps. Exemple : un avion de ligne gros porteur de la Corean Airlines est abattu par la chasse Soviétique. Il s’était trompé de route aérienne. Le Monde publie à titre de « document » un énorme article soutenant la thèse de l’espionnage (alors que les satellites voient tout). En 1981 survient l’attentat de la synagogue de la rue Copernic. Suivent des articles mettant en cause les milieux d’extrême droite européens, alors qu’il s’agit d’une œuvre de Palestiniens. Et le sommet : une double page exposant la théorie que le SIDA a été créé par les américains pour exterminer le Tiers Monde. Un bobard mis au point par le KGB et publié dans un journal indien. Le journal ne fait que publier, sans y adhérer, bien sûr.

 

1969-1981 C’est la longue marche de la gauche vers le pouvoir, à travers des Présidents de droite de réussite inégale. Le Monde tient sa place à gauche, ce qui n’a rien d’anormal.
1981-1995. Rien d’inattendu non plus sous la Mitterrandie. Enthousiasme au début, réserves sur les nationalisations, désillusion due à la crise économique. Le journal est tout de même impitoyable à la fin de la Présidence de Mitterrand, quand les socialistes croulent sur les scandales financiers. En 1995, campagne électorale : Le Monde paraît, soto voce, soutenir Balladur. La suite sera banale. Soutien de la gauche, haine farouche pour Sarkozy, le journal est dans son rôle.

Mais une nouvelle passion s’allume, le bio-écologisme. A l’instar de tous les gogos on est de tous les combats. Sauver la Planète, être responsable, citoyen, écolo, bio, aller à pied et manger du tofu. L’auteur de ces lignes est climato sceptique et anti bio, il faut lui pardonner. La coupe déborde cependant quand on titre en première page : « La viande rouge est cancérogène ». La notion est exacte à 1/10 000e, très anciennement connue et qui requiert une explication. Dans le même numéro, une chronique scientifique d’une grande qualité.

Cela s’explique par la gouvernance particulière du journal. La rédaction est divisée en baronnies qui sont les rubriques (politique française, international, culture, sciences, écologie etc.) qui s’auto-gouvernent et ont chacune leur politique. Pas de directeur autoritaire : la précédente directrice a été victime d’un coup d’état.

Allons, c’est fini. Ce soir le journal n’est pas arrivé : grève de la CGT. On lira Le Monde sur internet.